Les lignes qui suivent constituent une réaction à un billet d’humeur de l’Église du Satanisme Rationnel (dont je suis membre) contre le Temple Satanique (dont je suis également membre).

L’un des principaux reproches adressés est le suivant:

« L’essor du Temple Satanique a écarté les valeurs qui sont les plus chères aux satanistes  et pousse le satanisme sous les feux de la rampe en le faisant correspondre à des attentes clichées et en transformant un système basé sur l’amélioration personnelle en un système qui montre de la compassion pour tous. La compassion est quelque chose qu’en tant que satanistes nous ne devrions jamais offrir à « tous ». C’est une attitude irrationnelle qui élimine complètement la capacité de raisonnement d’un individu ».

Plusieurs remarques:

  1. Comme chacun sait, ce dont il est question ici est évoqué par le Temple Satanique dans le premier et le dernier de ses sept principes fondamentaux:

« Chacun doit s’efforcer d’agir avec  compassion et empathie envers toutes les créatures en accord avec la raison. (…)

Chaque principe est un guide destiné à inspirer la noblesse d’action et de pensée. L’esprit de compassion, de sagesse et de justice doit toujours prévaloir sur le mot écrit ou parlé. »

Le Temple Satanique parle de « compassion » et d' »empathie », de manière apparemment interchangeable. L’article de l’Église du Satanisme Rationnel ne parle que de « compassion ». Pour ma part, pour des raisons sur lesquelles je reviendrai plus tard, je vais me focaliser sur le terme « empathie ».

2. Lorsque l’auteur de l’article écrit que « la compassion est quelque chose qu’en tant que satanistes nous ne devrions jamais offrir à « tous » », il semble avoir à l’esprit la fameuse formule d’Anton LaVey :

 » On ne peut aimer tout le monde. Il est ridicule de l’envisager » (Bible Satanique, p. 91, Camion Noir, 2006).

Il me semble cependant que l’empathie n’est pas la même chose que l’amour. Il parait en effet très peu vraisemblable d’affirmer qu’on aime un inconnu à l’autre bout du globe de la même manière et avec la même intensité qu’une personne proche. Par contre, si on apprend qu’un inconnu à l’autre bout du globe vient de se faire massacrer, ce qui arrive à peu près tous les jours ces dernières années, on va ressentir « quelque chose ». Quand il y a eu des attentats dans mon pays le 7 janvier et le 13 novembre 2015, des personnes du monde entier, y compris de nombreux satanistes, y compris de nombreux satanistes laveyens, semblaient horrifiés. Est-ce qu’ils « aimaient  » les victimes ? Sans doute pas, puisqu’ils ne les connaissaient pas. Mais-est-ce qu’ils ressentaient de l’empathie, de manière impérieuse et indépendamment de leur volonté délibérée ? A l’évidence, oui.

L’amour est donc personnel, et l’empathie impersonnelle. Je peux très bien détester quelqu’un, et être mal à l’aise de voir cette personne perdre ses enfants ou être atteinte d’une maladie mortelle, par exemple.

Il est tout à fait vraisemblable de supposer que quelqu’un qui prétend aimer tout le monde se ment à lui-même. Il parait cependant tout aussi probable que quelqu’un qui prétend ne pas éprouver d’empathie pour des inconnus, mais uniquement pour ses proches, se ment également à lui-même. La plupart des personnes, même parmi les satanistes les plus hostiles qui soient au Temple Satanique, ont été marquées par un certain nombre d’expériences, par un certain nombre de causes, qui font qu’elles ne peuvent  pas s’empêcher d’éprouver une sensation d’inconfort ou de tristesse quand elles voient des inconnus victimes de certaines circonstances ou de certains actes en rapport avec ces causes ou ces circonstances. L’empathie n’est en ce sens pas seulement de l’ordre de l’émotion ou de la bonne intention ou de la prise de position morale: elle est de l’ordre du fait. Il m’arrive d’éprouver de manière invincible un sentiment d’empathie, y compris envers un ennemi, sans que ce soit le fruit de ma volonté ou quelque chose qu’elle puisse vaincre aisément.

A cette remarque, j’apporterai deux nuance:

  • Il semble que certaines personnes soient totalement dépourvues d’affect et d’empathie. C’est une question que je connais mal, mais il s’agit alors d’un trait de caractère psychologique ou lié à des raisons physiologiques qui conditionne aussi bien leur attitude envers leurs proches qu’envers de parfaits inconnus. Il s’agit donc de  quelque chose de tout à fait différent d’un choix de conduite ou de principe, ou des situations évoquées par LaVey ou par l’auteur de l’article.
  • Il est cependant vrai que tout le monde n’a pas la même empathie pour les mêmes situations ou personnes. Beaucoup de fervents chrétiens s’efforcent de développer une conscience aiguë de la pauvreté, de la maladie, du handicap, mais sont complètement indifférents  aux conséquences de certaines de leurs actions sur la vie de LGBT, de femmes etc. Certains européens seront effondrés à la lecture d’un fait divers ayant fait dix morts aux USA mais apprendront de façon beaucoup plus distanciée la mort de 1000 personnes en Afrique.  L’empathie n’est donc pas affaire de « nature » intérieure ou le seul fruit d’une volonté consciente de faire (ou de ne pas faire) le « bien ». Elle résulte d’une histoire personnelle, d’interactions particulières, d’un milieu. Loin de n’être qu’un « sentiment » individuel, elle a une composante sociale fondamentale. Certains milieux, ou certains individus avec certaines histoires particulières, sont plus touchés, ou moins, par certaines situations que d’autres. Ce qui ne signifie pas qu’on peut s’en affranchir ou choisir de l’ignorer facilement. La très grande majorité des satanistes occidentaux que j’ai pu lire ou avec qui j’ai pu discuter semble éprouver le même sentiment de chagrin que n’importe quels autres contemporains face à la mort brutale de personnes, même inconnues. Peut-être plus que des chrétiens à des lieux ou en des époques où la violence est ou était plus visible et quotidienne. Non pas par doctrine ou par « bons sentiments », mais parce qu’on n’échappe pas si facilement à son temps ni à son milieu.

Si l’auteur de l’article a privilégié le mot « compassion », c’est, je pense, parce qu’il voit dans cette disposition une émotion subjective et arbitraire, sujette aux aléas des caractères et des situations, qu’il oppose en toute logique à la « capacité de raisonnement » individuelle, qu’elle « éliminerait ». Personnellement, j’y vois plutôt une perception, qui m’apporte des informations sur la société où je vis, sur ce qui me « tient aux tripes », c’est-à-dire qui constitue pour moi un élément important d’une vie « réussie », réellement vécue, et qui est susceptible aussi de m’apporter une motivation supplémentaire pour progresser dans ma connaissance du monde et de moi-même, d’une manière qui soit source d’assurance et d’estime de moi, et de pouvoir d’agir sur mon environnement et moi-même. Et qui donc, oui, est aussi dans mon intérêt.

Le prochain billet de cette série s’efforcera, à partir d’autres conceptions de l’empathie, qui empruntent non pas à mon appréciation individuelle mais aux acquis de la science actuelle, de montrer que celle-ci n’est nullement à opposer à l’intérêt individuel, et que délibération égoïste rationnelle et prise en compte de l’intérêt d’autrui se correspondent bien souvent beaucoup plus que LaVey ne semblait se l’imaginer. Et de fait, comme nous le verrons, l’empathie est pour le Temple Satanique un choix rationnel, et non la soumission à une émotion ou une pulsion.

3. Ces différences terminologiques et sémantiques entre l’auteur et moi-même étant posées, revenons à la question du satanisme. Lorsque LaVey « codifie », comme diraient certains membres de l’Église de Satan, le satanisme contemporain, il lui attribue les caractéristiques suivantes :

Le satanisme est une religion « basée sur les instincts naturels de l’homme » (op.cit. p.67)

Le satanisme propose une morale fondée sur « une forme modifié de la Règle d’Or »:

« Notre interprétation de cette règle est : « Agis envers les autres comme ils agissent envers toi ». Parce que si vous « agissez envers les autres comme vous aimeriez qu’ils agissent envers vous », et qu’en retour ils vous traitent mal, il va à l’encontre de la nature humaine de continuer à les traiter avec des égards ». (id. p. 70)

Le satanisme n’est pas une religion fondée sur la vérité mais sur le doute:

« On a dit que « la vérité libérera les hommes ». La vérité à elle seule n’a jamais libéré personne. Seul le DOUTE apporte une véritable émancipation spirituelle. ans le merveilleux élément qu’est le doute, la porte ouvrant sur la vérité resterait hermétiquement fermée, imperméable au martèlement vigoureux d’un millier de Lucifer. (…) Lorsqu’un doute en entraine un autre, l’ensemble, dont la taille n’a cessé de croître par accumulation d’erreurs, menace d’exploser. Pour ceux qui doutent déjà des vérités supposées, ce livre est une révélation. Alors Lucifer sera élevé. Voici venu le temps du doute ! a fausseté explose et sa déflagration est le hurlement du monde ! » (ibid., p. 51)

 

Le satanisme laveyen a une approche élitiste et darwiniste de la morale parce qu’elle est, selon lui, conforme à la science et à la raison. C’est-à-dire qu’elle est la vérité de la nature. Et inversement, il est conforme à la science et à la raison de privilégier son intérêt individuel sur celui d’autrui, du plus grand nombre ou l’intérêt général, et de reconnaitre des hiérarchies et des inégalités dans la société, contre les aspirations égalitaristes actuelles.

4. Que se passe-t-il cependant quand l’état actuel de la science et l’anthropologie sataniste divergent? Quelle est la partie la plus « essentielle » de l’essence du satanisme:  le doute, ou l’égoïsme ? Sa composante méthodologique et rationnelle, ou sa composante « morale » et darwiniste sociale? Est-on davantage sataniste quand on choisit le doute, la science et la raison contre les convictions philosophiques et « morales » originelles du satanisme, ou bien quand on s’accroche à celles-ci quoiqu’en dise la science, un peu à la manière dont l’Église catholique oppose la « loi naturelle » à ce que l’on sait aujourd’hui de la sexualité et de la différence des sexes ?

C’est précisément la question, à mon sens forte et légitime, que pose le Temple Satanique. Et sa réponse est: la composante essentielle et nécessaire du satanisme est la démarche rationnelle, et sa composante accidentelle et contingente le contenu philosophique du satanisme laveyen, marqué notamment par le darwinisme social.

Si nous regardons sa position, allusive mais claire, dans le détail, on peut lire sur son FAQ:

« Le Temple Satanique a ses propres idées directrices et principes, distincts de l’école laveyenne, dont nous considérons qu’ils représentent une évolution naturelle de la pensée satanique. Le principe primordial demande l’utilisation des meilleures preuves scientifiques disponibles afin de prendre les décisions concrètes les plus rationnelles. En ce sens, nous rejetons la rhétorique darwiniste sociale laveyenne qui échoue à s’accorder avec les connaissances actuelles en matière de biologie évolutive, de théorie des jeux, d’altruisme réciproque, de sciences cognitives, etc. »

Dans le prochain billet de cette série, je reprendrai et expliciterai point par point cette référence à la biologie évolutive, à la théorie des jeux, à l’altruisme réciproque, et aux sciences cognitives, qui sont des savoirs scientifiques actuels qui tendent à contredire la conception laveyenne de l’égoïsme rationnel.

Puis, dans un troisième et dernier billet, en m’appuyant sur le critère de falsifiabilité qui selon le philosophe Karl Popper caractérise la démarche scientifique, je tacherai d’en tirer un certain nombre de conséquence pour les satanistes rationalistes, suivant qu’ils se reconnaissent ou non dans la démarche du Temple Satanique.