Explication du symbolisme de Baphomet dans Dogme et rituel de la Haute Magie, page 282, tel que dessiné à la page 180 du même ouvrage, et qui figure ci-dessus en illustration du présent article..

Quoique condamnant explicitement la magie noire et les sabbats de sorciers, des occultistes catholiques du XIXème siècle aussi majeurs qu’Éliphas Lévi (1810-1875) ou Stanislas de Guaita (1861-1897) niaient l’existence personnelle du diable.

L’historien du satanisme Ruben Van Luijk, dans son excellent livre Children of Lucifer: The Origins of Modern Religious Satanism (Oxford University Press, 2016) distingue « trois, voire quatre » composantes dans la représentation du diable exposée par Éliphas Lévi dans Dogme et rituel de la Haute Magie (1854-1856, éditions Bussières 2009):

  • une trace de la conception romantique de Lucifer comme l’ange de la liberté et de l’intelligence, qu’il avait lui-même défendue dans Le Testament de la Liberté (1848), avant d’évoluer vers des conceptions politiques et religieuses plus conservatrices (EDIT du 10/12/2025: en réalité Lévi est resté fidèle à ses convictions socialistes jusqu’à sa mort: cf. mon résumé d’un article de Julian Strube).
  • la réfutation de la doctrine catholique de l’existence personnelle du diable, qu’il considère comme une survivance de l’hérésie manichéenne:

Disons bien haut, pour combattre des restes de manichéisme qui se révèlent encore tous les jours chez nos chrétiens, que Satan, comme personnalité supérieure et comme puissance n’existe pas. Satan, c’est la personnification de toutes les erreurs, de toutes les perversités, et par conséquent aussi de toutes les faiblesses. Si Dieu peut être défini celui qui existe nécessairement, ne peut on pas définir son antagoniste et son ennemi, celui qui n’existe nécessairement pas? (Dogme et rituel de la Haute magie, page 283)

  • Lévi assimile Satan à une force impersonnelle, neutre et omniprésente qu’il nomme « lumière astrale » ou « agent universel », qu’il rapproche des conceptions contemporaines sur le fluide ou magnétisme universel.

Indifférente en quelque sorte par elle-même, [la lumière astrale] se prête au bien comme au mal; elle porte la lumière et propage les ténèbres; on peut également la nommer Lucifer ou Lucifuge: c’est un serpent, mais c’est aussi une auréole; c’est un feu, mais il peut aussi bien appartenir aux tourments de l’enfer qu’aux offrandes d’encens promises au ciel. pour s’emparer de lui il faut, comme la femme prédestinée, lui mettre le pied sur la tête. (page 94)

Comme indiqué par son croquis de Baphomet et le commentaire qu’il en donne dans le même livre, dont les reproductions ouvrent le présent billet, le diable est ici plus proche d’un principe d’équilibre ou de balance universel, qu’il assimile d’ailleurs parfois au dieu Pan et qu’il nomme occasionnellement Satan Panthéos. Van Luijk remarque qu’il se rapproche ici dangereusement d’une conception de Satan comme d’une divinité panthéiste.

  • Mais Lévi se considère comme chrétien et catholique, et reprend à son compte la dénonciation et la condamnation par l’Église catholique de la magie noire et du culte des démons. Van Luijk souligne cependant sa conception toute particulière du catholicisme, telle qu’elle apparaît dans l’une de ses correspondances:

Le culte chrétien-catholique est une forme de Haute Magie symbolisée et régularisée par la hiérarchie.

Son christianisme est un magisme. La relation à la lumière astrale/Lucifer est une relation de domination et non de vénération, et l’entreprise magique l’accomplissement de l’Incarnation:

Il est dans la doctrine catholique de l’Incarnation un dogme connu dans les écoles théologiques sous le nom de Communication des idiomes. En un mot, la communication des idiomes, c’est la solidarité des deux natures divine et humaine en Jésus Christ; solidarité au nom de laquelle on peut dire que Dieu c’est l’homme, et que l’homme c’est Dieu. (…) le Magisme accueille ce dogme avec enthousiasme, et promet cette renaissance spirituelle à l’humanité pour l’époque de la réhabilitation du Verbe humain. Alors, dit-il, l’homme devenu CRÉATEUR à l’instar de Dieu, sera l’ouvrier de son développement moral et l’auteur de son immortalité glorieuse. (pages 14 et 15)

Inversement, tant les nécromanciens et sabbats dont Lévi affirme l’existence secrète, et qui selon lui vénèrent le diable et les démons, et corrompent la lumière astrale par leur perversité et leur égoïsme, que, ironiquement, la doctrine catholique officielle qui affirme, pour la condamner, l’existence personnelle de Satan, donnent un semblant de réalité et une efficacité magique à cette dernière.

Quelques décennies plus tard, Stanislas de Guaita (1861-1897), catholique, royaliste légitimiste et ami d’enfance de Maurice Barrès, qui lui consacra un livre après sa mort prématurée, reprend à son compte ce discours sur le diable.

Dans Le temple de Satan (1891, éditions maçonniques de France 2019, pages 38 et 39), il distingue trois signification du « Serpent de la Genèse » (titre de sa somme dont Le temple de Satan est la première « septaine »):

  • au « sens vulgaire », il s’agit du discours sur Satan comme l’Esprit du mal et l’Adversaire, dont la première septaine retrace l’histoire.
  • au « premier sens ésotérique », il s’agit de la lumière astrale d’Éliphas Lévi, « universel dispensateur de la vie élémentaire (…) cet être hyperphysique – inconscient, donc irresponsable, – domine en maître sur le sorcier, comme au mage il obéit en valet ». La deuxième septaine, La Clef de la Magie Noire (1897, éditions maçonniques de France 2017), est dédiée à son étude.
  • au « sens ésotérique supérieur », il s’agit de « l’égoïsme primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le principe même de la divisibilité ». c’est la sujet de la troisième septaine, Le Problème du Mal, restée inachevée.

Van Luijk souligne que Guaita a une conception plus négative de Satan que Lévi, bien qu’il fut dénoncé à tort comme sataniste par ses contemporains Joris-Karl Huysmans (1848-1907) et henri Antoine Jules-Bois (1868-1943). Il le considère comme un « inconscient inférieur » qui tend à la régression des instincts, plutôt que comme un principe d’équilibre capable du meilleur comme du pire.

Cependant, il refuse lui aussi le dogme catholique « intransigeant » de l’existence personnelle du diable:

On sait déjà que nous répudions l’existence du Malin Esprit, en tant qu’absolu du Mal et antithèse de Dieu, l’absolu du Bien. Mais on a pu le voir, nous ne contestons pas plus l’existence des esprits pervers dans le monde occulte, que celle des hommes pervers dans le monde visible (La Clef de la Magie Noire, page 322).

Il distingue en effet (page 323) entre le diable comme « agent », qui est « la Lumière astrale, corrélation des forces physiques et synthèse des forces hyperphysiques du cosmos », et le diable comme «  »Esprit de perversité (…) le type abstrait et la synthèse idéale des Intelligences et Volontés, incarnées ou non, qui se prévalent des forces hyperphysiques, vers un but d’égoïsme à satisfaire ou de crime à perpétrer ». Mais là encore, Satan est un symbole abstrait et non un être doué d’une existence personnelle.

La doctrine de l’Église catholique affirme que le diable est un être personnel à l’origine de toute magie. Les occultistes français du XIXème siècle rétorquent qu’il n’en est rien et que le mal « hyperphysique » est la conséquence d’un usage pervers et égoïste de « l’agent universel », par des hommes ou par des esprits, qui peut cependant, correctement contrôlé par la volonté du mage, obéir à une finalité beaucoup plus positive, qui est l’accomplissement du projet divin.

Une étude consciencieuse de l’Astral doit embrasser ces deux aspects contradictoires; d’où il résulte que la Clef de la Magie noire ne donne pas seulement accès dans l’édifice des sciences réprouvées, mais peut aussi ouvrir le temple – sinon le sanctuaire – de la haute et divine Magie. (page 18)