Depuis les années 1990, l’étude universitaire de l’ésotérisme s’est regroupée et structurée autour notamment des travaux de pionniers comme Antoine Faivre, a pris ses distances avec le « religionisme » (le terme est de Wouter Hanegraaf) du Cercle Eranos et de Mircea Eliade, et a acquis une relative ampleur. Si les travaux en histoire ou en sociologie des religions y sont nombreux, les lectures philosophiques approfondies de ses contenus et des questions qu’ils soulèvent, au delà des condamnations de principe, sont à ma connaissance peu nombreuses.
Cet état de fait est manifestement en train de changer. En l’espace de quelques semaines, deux ouvrages, d’horizons divers, viennent de paraître, qui tentent de mener une réflexion philosophique systématique sur des discours et des pratiques qui relèvent du champ de l’ésotérisme (je n’aborderai pas ici la question épineuse et très disputée de la définition qu’il convient de donner à ce terme, mais disons qu’ils/elles s’inscrivent dans le corpus qui lui est traditionnellement associé).

Ce livre présente deux originalités:
- une interprétation philosophique des textes néopaïens par un philosophe athée, qui est aussi l’auteur d’un ouvrage sur Richard Dawkins.
- une relecture précisément au prisme de la métaphysique analytique, qui est une composante de la philosophie analytique, ordinairement associée à une exigence particulièrement forte de rationalité, de clarté et de convergence avec l’état actuel de la recherche scientifique.
Plus précisément, l’auteur tente de confronter et d’éclairer les unes par les autres, d’une part plusieurs théories métaphysiques contemporaines (notamment le réalisme causal, le réalisme modal, la théorie de l’espace-temps ramifié et la causalité inversé) et des lectures très précises d’auteurs néopaïens, issus du druidisme, de la Wicca, de la sorcellerie non wiccane, de l’asatru et de l’héllénisme, en abordant successivement les questions de la Nature, du polythéisme, de la pratique de la magie et de la divination, de l’éthique, et de la pratique de rituels, sans chercher à infirmer ou prouver les conceptions néopaïennes, mais à réfléchir à comment leur donner du sens philosophiques au regard des avancées les plus récentes de la philosophie de la religion, et à montrer comment elles peuvent enrichir certains concepts et certaines approches de cette dernière.
Je suis en train d’en écrire un compte-rendu exhaustif, qui me prend beaucoup de temps, la philosophie analytique n’étant pas mon fort, que je publierai prochainement sur ce blog.
Voici la conclusion (optimiste) de son livre:
My goal here has been to do some analytic philosophy of contemporary Pagan religion. Analytic philosophy has developed an enormous system of conceptual tools which can be used to make sense out of religious doctrines and practices, and here I use these tools to try to clarify some of the metaphysical, theological, and ethical themes in contemporary Pagan religions. But much work remains to be done. For example, while my analytic work lays some foundations for arguments that justify many Pagan doctrines, I have not done much to construct those arguments. And there is much critical work to do as well: the tensions and problems in current Paganism need to be studied. I have barely even touched on Pagan practices, including the rich worlds of Pagan art and music.
My focus here has been fairly narrow: I have looked mainly at Paganisms which revive older indigenous Western religions. But contemporary Paganism is much broader than these particular revivals. It includes movements which take ideas and practices from many old indigenous Western traditions, as well as from Eastern traditions, and which fuse them into new religious and spiritual systems. To give just four examples: transformational festivals (such as Burning Man) continue to multiply and grow; many new religious naturalisms and eco- centric spiritualties are emerging; new forms of meditative and ritual practiceare likewise growing in the West; there are new forms of religious pantheism and panpsychism. We are privileged to live in one of the greatest periods of religious change since the late Roman Empire. Religious creativity is flourishing in the West, and it will stimulate new philosophies and novel ways of life. Blessed be.

Note: l’édition papier de ce livre est très chère, mais sa version numérique est en accès libre.
Il s’agit cette fois d’un ouvrage collectif, qui semble (je ne l’ai pas encore lu, et il fait tout de même 616 pages, mais j’en rendrai compte ici-même quand ce sera fait) aborder plus classiquement l’ésotérisme sous un angle « continental » et par l’histoire de la philosophie, mais avec une première partie méthodologique qui tente de clarifier conceptuellement la confrontation de la philosophie et de l’ésotérisme.
Voici sa présentation sur le site de l’éditeur:
This volume offers the first systematic philosophical study of esotericism and late modern philosophy. It addresses fundamental philosophical questions related to esotericism and reveals that esoteric ideas have had decisive impact on countless important philosophers, even if this fact has been neglected in contemporary philosophy.
The first part of the book is dedicated to substantial and methodological questions. What is philosophy, what is esotericism, and how should we think about their relationship? The second section is more historically oriented, and it is divided in two parts. Part I is concerned with German romanticism and idealism, with a specific focus on the influence of esotericism on Hegel and Schelling, as well as the connection between romanticism and Kabbalah in the work of Gershom Scholem. Part II explores esotericism in phenomenology, pragmatism, and post-idealism, specifically in the work of William James, Martin Heidegger, Henri Bergson, and Roy Bhaskar.
Philosophical Perspectives on Esotericism will appeal to scholars and advanced students working in philosophy of religion, history of philosophy, and religious studies.
Espérons que ces deux livres permettront de complexifier et de nuancer la perception contemporaine de l’ésotérisme, qui présente certes de nombreux aspects problématiques, voire parfois dangereux, mais qui est un corpus très riche et variée, dont la connaissance est indispensable pour comprendre de nombreux épisodes intellectuels et religieux de notre histoire et de notre société, et de mettre à distance à la fois son usage simpliste et souvent faux comme épouvantail, très pratiqué en France, et les discours parfois trop apologétiques et insuffisamment critiques, parfois de la part d’universitaires (lire cependant le très intéressant ouvrage collectif New Approaches to the Study of Esotericism, dirigé par Egil Asprem et Julian Strube, et également en accès libre chez son éditeur) qui y réagissent.