Deux discussions publiques récentes m’ont quelque peu agacé, au point qu’il me parait nécessaire de préciser mon point de vue sur divers points connexes à l’état du catholicisme d’ouverture aujourd’hui en France.
Dans le présent billet, je vais revenir sur une polémique, qui a eu lieu il y a quelques jours sur Bluesky, à propos de l’ancienne participation de deux comptes de gauche à la revue d’écologie intégrale Limite. La semaine prochaine, j’exposerai un différent qui m’a opposé à un catholique d’ouverture, toujours sur Bluesky, à propos d’une représentation controversée d’une militante féministe dans une église, et j’en profiterai pour défendre certains usages politiques du blasphème (pas tous), et peut-être aussi pour dire tout le mal que je pense de la doctrine sociale de l’Église.
Mais penchons nous tout d’abord sur le cas de la revue Limite.
Tout est parti du post suivant:

1- Pour rappel, Limite, « revue d’écologie intégrale », a été co-fondée par Paul Picarretta, Gaultier Bès et Marianne Durano. Elle est parue tous les trimestres entre septembre 2015 et octobre 2022. Elle s’inscrivait dans le sillage explicite du manifeste d' »écologie intégrale » Nos Limites, co-écrit par Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Nørgaard Rokvam et publié aux éditions Le Centurion le 6 juin 2014.
Paul Picarretta était précédemment journaliste à La Vie. Selon la page Wikipédia de la revue, il a connu Gaultier Bès et Marianne Durano, tous deux normaliens et fraichement agrégés, lorsqu’il couvrait les réunions des Veilleurs, qu’ils avaient contribué à fonder, avec d’ailleurs Axel Nørgaard Rokvam.
Limite s’inscrivait clairement, dès ses origines, comme une tentative de faire fructifier sur le long terme les mobilisations massives de la Manif pour tous, qui commençait à s’essouffler. Selon le politologue Gaël Brustier:
Elle traduit dans une revue une partie de la coagulation qui, depuis La Manif pour tous, a donné naissance à un vaste mouvement conservateur de la nouvelle génération. Toutefois, on relèvera quelques clivages avec le reste de la galaxie LMPT. Tout d’abord, au contraire de leurs cousins de Sens Commun, les animateurs de Limite sont réticents non seulement à s’impliquer chez Les Républicains mais bien davantage encore à prendre part directement aux combats électoraux (on ne leur fera pas grief d’un arrivisme vulgaire). En outre, sur le fond, ils sont aussi clairement hostiles au libéralisme économique et ont –au contraire de Sens Commun– soigneusement évité de retourner encore et encore les dernières braises du débat sur le mariage pour tous, tout en en étant de virulents opposants. Conservateurs de la nouvelle génération, ils engagent d’ailleurs un combat au sein de leur propre camp, un combat loin d’être gagné.
Comme indiqué plus haut, cette revue trouve en partie son origine dans le mouvement des Veilleurs. Elle accueillait également des anciens de la revue « post-royaliste » Immédiatement, qui se réclamait de Bernanos et Orwell: Falk van Gaver et Jacques de Guillebon. On y trouvait aussi, comme rédactrice en chef, l’alors contributrice ultra réac de Causeur et Figaro Vox Eugénie Bastié, et quelques plumes célèbres de la Manif pour Tous, comme Fabrice Hadjadj. La revue est parue quelques mois après l’encyclique Laudato Si du pape François (mai 2015), mais une autre influence plus ancienne, perceptible dans le manifeste de 2014, est l' »écologie humaine » de Benoit XVI, qui fut une inspiration et un élément de discours important de la Manif pour tous.
2- Et on trouvait aussi parmi les contributeurs des catholiques d’ouverture, comme le couple Johannes (alias Taigasangare, Phylloscopus etc.) et Mahaut Hermann, et plus tard des gens comme Jean-Louis Schlegel ou Timothée de Rauglaudre.
Dès 2015 (ou même avant), cela a été perçu comme un réel problème par pas mal de monde, dont l’auteur de ces lignes.
En effet, en cohérence avec ses origines liées à la Manif pour tous, le projet fondamental de cette revue était de réunir comme un tout indissociable des préoccupations écologiques authentiques d’une part, et la conception catholique de la loi naturelle et sa critique de la bioéthique d’autre part, avec comme ennemi commun un « libéralisme » défini du reste assez vaguement.
Ironiquement pour une initiative qui revendiquait de poser des « limites », elle apparaissait confusionniste, et brouillait, de manière au demeurant explicitement et fièrement assumée, les repères idéologiques traditionnels entre gauche et droite (ce qui n’est pas une nouveauté, mais si j’évoque encore une fois des noms issus de l’entre deux guerres, au hasard Valois et le cercle Proudhon, je vais à nouveau avoir droit à des protestations outragées, comme il y a 11 ans).
Là encore, dans la droite ligne de la Manif pour tous et des Veilleurs. Gaultier Bès, par exemple, s’est fait connaître en récitant, de manière complètement dépolitisée, un texte du théoricien marxiste Antonio Gramsci: « Je hais les indifférents », pour protester contre la loi Taubira. Un exemple caractéristique de ce brouillage de pistes, est la référence à des auteurs certes issus de la gauche, comme Jean-Claude Michéa ou Michel Clouscard, mais qui, par leur critique, pour le premier, de « la religion du progrès » et des revendications « sociétales », et pour le second, du « libéralisme libertaire », permettent un angle de tir idéal pour associer la critique catholique conservatrice de la libération de moeurs et des revendications LGBTQ+, antiracistes et féministes à une coloration idéologique « de gauche » et anticapitaliste. Dont je ne dis pas qu’elle était juste un mensonge. Je crois qu’elle correspond à un engagement sincère, quand il s’agit de Picarretta, de Phylloscopus ou de Mahaut. Mais qui les a menés à une entreprise qui poussait bien opportunément dans l’escalier toutes les réflexions contemporaines si fécondes émanant des diverses minorités sur leurs stratégies d’émancipation, et sur l’intersectionnalité nécessaires de celles-ci, pour donner un semblant de pertinence à une critique foncièrement réactionnaire des luttes pour les droits humains, sous le masque de la dénonciation des dérives du libéralisme.
Ce qui nous amène à… Paul Picarretta. Si j’en crois les dénégations ces derniers jours de Mahaut et Phylloscopus, le fait qu’il ait été à la tête de la revue prouverait son caractère foncièrement de gauche et son absence d’ancrage à l’extrême-droite. D’ailleurs, nous dit-on, il a pris position publiquement contre le RN l’an dernier. Tant mieux. Mais Paul Picarretta, c’est un ancien collaborateur de Causeur. C’est aussi quelqu’un qui a accepté en 2017 de participer au premier numéro de L’Incorrect, le petit journal du fan club de Marion Maréchal. Certes, si j’en crois le critique littéraire, lui-même réactionnaire, Juan Asensio, il a signé l’un des très rares bons articles de ce numéro:
Paul Piccarretta de la revue Limite pour laquelle, consanguinité prétendument conservatrice oblige, ni Jacques de Guillebon ni Falk van Gaver ne sont des inconnus, n’a pas de chance : il a écrit, à l’insu de son plein gré, une tribune assez enlevée et convaincante dans un magazine avec lequel il a très vite fait de prendre ses distances. Le pauvre, il ne savait rien, il vous le jure, des orientations réelles de L’Incorrect et de son équipe, les sous-mariniers de L’Avant-garde qui, en fait de nouveautés, agrègent tout ce que la France compte d’idées moisies (comme l’eût écrit mon grand ami Philippe Sollers) : Charles Millon, ancien député et ministre UDF/DL puis fondateur de la Droite Libérale-Chrétienne, membre du conseil d’administration de l’Institut Thomas More, mais aussi Charles Beigbeder, conseiller municipal divers droite du VIIIe arrondissement de Paris, membre du conseil d’orientation de l’Institut Thomas More, ou encore Laurent Meeschaert, fondateur de la Fondation Identité et Dignité, et comme par hasard directeur de publication pour L’Incorrect, etc.
Enfin bon, L’Incorrect, m… Clairement, et nonobstant une éventuelle évolution récente, le dialogue avec l’extrême-droite, la destruction en règle de tout ce qui pouvait rester du cordon sanitaire catholique, constituait une partie importante de l’activité éditoriale et journalistique de Picarretta, ce qui, à mes yeux, l’a fait contribuer à sa petite mesure au basculement de 2017, ainsi décrit dans Témoignage chrétien par Bernadette Sauvaget:
Pour l’historien Charles Mercier, « le basculement a été l’élection présidentielle de 2017 ». Dans l’histoire du catholicisme français, ce scrutin est effectivement une rupture. Comptant dans ses troupes les cathos les plus tradis, notamment la figure de Bernard Antony, Jean-Marie Le Pen n’avait jamais vraiment mordu plus large. La foi chrétienne semblait protéger de la tentation des extrêmes. Mais, en 2017, les résultats du second tour sont désastreux pour le catholicisme français. Même si l’écart n’est que d’une poignée de points, les résultats du scrutin montrent que les cathos votent plus pour Marine Le Pen que la moyenne des Français, 38 % contre 33,90 %. En ce mois de mai, la messe est déjà dite.
« Cela s’inscrit dans la dynamique créée par le mouvement de La Manif pour tous, qui a été un catalyseur et un révélateur », souligne l’historien Denis Pelletier. Au début des années 2010, le combat contre la loi Taubira rassemble toutes les petites chapelles du catholicisme identitaire, lancées dans ce qu’elles appellent, selon les leçons du philosophe et théoricien politique italien Antonio Gramsci, la guerre culturelle. Armes au pied, elles veulent en découdre avec ce qu’elles considèrent être l’hégémonie de la pensée de gauche.
3- Je me permets de faire remarquer qu’en 2014, j’avais publié sur mon ancien blog un compte-rendu de lecture de Nos Limites, qui n’a pas été très bien reçu par un certain nombre de personnes que je cite dans les lignes ci-dessus. Certes, si je le réécrivais aujourd’hui je le rédigerais différemment. J’avais loupé la référence à Maritain dont Durano est spécialiste, et je retirerais maintenant la référence à Stéphane François, parmi d’autres choses (je note quand même que lorsque Gaultier Bès déclarait en commentaire ne jamais avoir lu Maurras, il ne disait pas la vérité, puisque Anne Grand d’Esnon a retrouvé des tweets antérieurs de sa part qui le citait explicitement et de manière élogieuse). J’y cite cependant des passages extrêmement clairs idéologiquement du manifeste, sur lesquels je n’ai jamais eu de réponse:
Mais pour les auteurs, les limites, ce n’est pas seulement ce qui encadre les potentialités individuelles ou collectives et définit leur finalité et leur sens: c’est aussi, et peut-être surtout, ce qui protège. De manière significative, dans la seconde moitié du livre, la réflexion sur les limites s’arrête sur la notion de frontières (le titre de la seconde partie est d’ailleurs “la chasse aux frontières”). Ils y développent, pour justifier ce rapprochement, une comparaison très éclairante pour leur propos: “avant d’être un obstacle, la frontière est un passage – une “passoire” qui filtre. La peau est un bon exemple de cette fonction régulatrice de la frontière qui garantit le fonctionnement de l’organisme en ne permettant que des interactions bénéfiques avec l’extérieur. Pour l’individu, s’enraciner dans une tradition, c’est s’assurer une stabilité face à la précarisation accélérée d’un monde en perpétuelle mutation.” (p. 61). Fondamentalement, la frontière, c’est ce qui protège l’intérieur de l’extérieur, même si les auteurs reconnaissent que des incursions, convenablement “filtrées”, peuvent être positives. Un peu plus loin (p. 86 et 87), s’ils reconnaissent que les immigrés économiques sont “les premières victimes”, et que les réfugiés politiques et climatiques sont “loin d’être des envahisseurs”, l’immmigration reste pour eux un de ces “déracinements concurrentiels” qui “favorisent une concurrence déloyale et pèsent à la baisse sur les salaires”, plutôt qu’une nécessité humanitaire ou une opportunité économique. En effet (p. 83) “pour se différencier et de l’intrusion, et de l’annexion, l’hospitalité recquiert d’avoir une porte à ouvrir et un seuil à franchir. A l’échelle d’une nation ou d’une maison, seule la frontière permet au visiteur d’être authentiquement accueilli. […] l’insécurité croît dès lors que la communauté perd son ordre interne, parce que les références communes disparaissent, remplacées peu à peu par quelques slogans de propagande économique. La fracture s’installe dans un territoire donné lorsqu’un territoire n’est plus une maisonnée où cohabitent des connaissances, mais un espace vide où coexistent des étrangers, consommateurs “définis, par hypothèse, comme sans filiation ni attachements particuliers, c’est-à-dire comme de simples calculateurs égoïstes”. Plus le cosmopolitisme est toléré ou encouragé, plus la société “perd son ordre interne”. Plus également on s’éloigne des petites entités décentralisées pour constituer des grands regroupements centralisés, plus on met en péril l’économie et la “démographie”.
Je ne puis m’empêcher de remarquer que le co-auteur Axel Rokvam a fait partie (toujours?) des militants de Sens Commun, également issu des Veilleurs, qui est devenu en 2020 le Mouvement conservateur puis en 2024 Identités-Libertés, dont l’actuelle dirigeante est Marion Maréchal, et qu’il contribue à SOS Chrétiens d’Orient, la célèbre officine assadiste actuellement mise en cause par le parquet antiterroriste pour complicité de crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Et que Gaultier Bès, de façon plus modérée mais néanmoins significative au vu du contexte, a annoncé lors des législatives de l’an dernier voter pour le candidat LR.
Mahaut disait la semaine dernière qu’il était difficile à l’époque de prévoir l’évolution de certains membres de Limite. Cela ne me parait pas vrai du tout. Je passe sur le cas d’Eugénie Bastié, dont les orientations personnelles m’ont toujours parues transparente. La collaboration de Jacques de Guillebon, qui s’est fait renvoyé de Témoignage chrétien en 2012 pour avoir publié par ailleurs une tribune outrancièrement homophobe, et qui était proche de Marion Maréchal depuis 2013, était dès alors un énorme red flag.
Je rappelle qu’à l’époque le rapprochement entre l’Église catholique et l’extrême-droite était une préoccupation tout à fait d’actualité et explicite, présente dans tous les esprits dans la cathosphère et en lien avec la Manif pour tous, puisque quelques jours avant la parution du premier numéro de Limite, dans un article de La Vie daté du 28 août 2015, deux anciens militants très influents de celle-ci, non contributeurs de Limite, défendaient explicitement l’invitation par le diocèse de Toulon, à son université d’été, de Marion Maréchal:
La plupart des intervenants auxquels nous avons parlé partagent le choix d’inviter la députée frontiste. Ainsi, Natalia Trouiller, essayiste et chargée de la communication pour le diocèse de Lyon. « 30% des primovotants choisissent le FN. Soit on considère qu’ils sont d’abominables fascistes, soit on pense qu’il faut les évangéliser. Je pense qu’il faut les évangéliser », explique-t-elle avec la force de conviction qui la caractérise. Elle se réfère au pape, « qui demande aux catholiques d’aller vers « les périphéries existentielles », donc vers le FN ». Autre intervenant, Guillaume de Prémare, essayiste et ancien président de la Manif pour tous: « »C’est un acte de liberté d’inviter des élus frontistes aujourd’hui, nous dit-il. Il faut cesser d’avoir peur du qu’en-dira-t-on en permanence. »
Et le coût de cette complaisance généralisée d’alors du catholicisme « modéré », on le paye aujourd’hui très cher politiquement, comme le soulignait encore, pas plus tard que la semaine dernière, un collaborateur de, tiens, Marion Maréchal:
C’est presque la fusion des droites, c’est un mouvement engagé depuis longtemps qui s’accentue, c’est un peu l’aboutissement de quelque chose qui a éclos avec la Manif pour tous « , se réjouit en coulisses un proche de Marion Maréchal.
4- On nous dit que « le clash » de 2018, qui est né de la publication d’une tribune qui défend mollement l’accueil des personnes LGBTQ+ dans l’Église catholique sans toutefois remettre en cause l’homophobie systémique et doctrinale de cette dernière et a provoqué le départ de plusieurs membres de la rédaction de la première heure et la perte du soutien des catholiques d’identité démontrerait le caractère infondé des accusation d’entrisme d’extrême-droite. J’y vois au contraire la preuve que le projet foncièrement incohérent et ambigu de Limite n’arrivait à être influent que par la promesse implicite, peut-être née d’un malentendu mais néanmoins opérante, d’une contamination des thématiques de gauche par celles conservatrices, et que lorsque la promesse a été (relativement) rompue, la revue a cessé d’être utile et a périclité assez rapidement.
Il reste que quelles qu’ aient été les intentions réelles et la sincérité des différent/e/s protagonistes, la revue Limite, parce que d’une part elle s’est assis sur les immenses souffrances suscitées par la Manif pour tous, en y recrutant certains de ses militants les plus notables et en cherchent à pérenniser certains de ses discours, et que d’autre part elle a contribué, peut-être de manière de manière un peu moins efficace et un peu plus ambigüe que d’autres, à l’immense entreprise de confusion idéologique qui a rendu en dix ans les idées d’extrême droite hégémoniques en France, a suscité dès ses début une défiance et une colère tout à fait légitimes, face auxquelles l’attitude de déni de ses représentant/e/s de gauche était franchement insupportable, voire odieuse.
5- Cela m’amène à ce qui m’a réellement mis en colère dans la séquence de ces derniers jours sur Bluesky.
Il était question d’un débat politique, celui de la nature du discours et du bilan de Limite, et les dénégations, des principaux intéressés comme de leurs partisans (dont de nombreux et nombreuses critiques de la première heure de LMPT) ont beaucoup trop porté sur des questions de personnes.
Je précise que j’ai été particulièrement sensibilisé à la distinction entre personnalisation et politisation des débats par les posts sur les réseaux sociaux de l’historienne Marie Peltier, dont je sais bien qu’elle est considérée par un certain nombre de personnes comme le diable en personne. Mais ça tombe bien, je suis sataniste (plus sérieusement, les calomnies et la campagne de dénigrement systématique dont elle et Stéphanie Lamy sont manifestement victimes depuis plus de deux ans et demi sont absolument odieuses, et oui, j’ai pris le temps de me renseigner et de creuser la question avant de m’exprimer).
Je reprends. Je lis que Johannes et Mahaut Hermann n’ont strictement rien d’homophobes, sont critiques de LMPT, et prennent clairement position contre le RN. Oui, je sais. Cela fait très longtemps que je les lis, depuis avant Limite, depuis la lointaine époque des « chrétiens indignés ». Je me souviens de la fois où une catholique conservatrice leur a dit sur Twitter qu’ils n’étaient plus les bienvenus à la FASM de Lyon parce qu’ils n’avaient pas des positions suffisamment réactionnaires à ses yeux. De l’article en défense des études de genre publié en 2014 par Mahaut. De leurs réactions fortes en faveur du NFP l’an dernier.
Mais ce n’est pas le problème. Je suis désolé.
Ce qui compte, dans ce genre de débat, ce n’est pas ce que sont les personnes, leurs opinions, leur humanité, leur sincérité. Ce sont les effets de leurs prises de position, les regroupements idéologiques et les évolutions sociales et idéologiques qu’elles ont rendu possibles. Et malgré les nombreux avertissements, Mahaut et Johannes Hermann ont choisi de s’associer à un projet qui s’affranchissait délibérément du cordon sanitaire contre les idées d’extrême droite, qui se faisait une fierté de brouiller les repères, et d’apporter leur caution de gauche à une revue ouvertement issue de l’héritage de la Manif pour tous. De cela, ils sont indiscutablement et factuellement responsables, et ils aggravent depuis des années leur situation en réagissant systématiquement aux remarques par le déni, la minimisation, la dépolitisation (la référence aux personnes) et, surtout dans le cas du second, par la victimisation (au passage, être attaqué à la fois sur sa droite et sa gauche ne prouve rien du tout. Tout le monde a à la fois plus à gauche ou plus à droite que soi): il est normal et il est légitime de leur en faire le reproche. Ce n’est pas se montrer sectaire ou avoir un comportement de meute: c’est être ferme sur les principes. Ce qui, dans le contexte actuel de victoire idéologique de l’extrême droite, est nécessaire et incontournable.
6- En effet, quand le RN part favori aux présidentielles, que la défense des opprimé/e/s est systématiquement diabolisée sous le nom de wokisme, que l’autoritarisme se renforce de toute part, que les grands médias font de plus en plus ouvertement le jeu du fascisme et des milliardaires, ce sont d’idées claires et de limites intangibles face à la compromission avec l’extrême droite dont la société a besoin, pas de « passerelles » et de personnes qui se croient très ouvertes et nuancées. La dé-diabolisation a rendu possible la situation actuelle. Il faut reconquérir le cordon sanitaire.
Or, chaque fois que je me rappelle avoir tenté de les alerter (surtout Mahaut) sur les idées de Limite il y a des années, j’ai eu droit à des objections qui portaient sur les personnes des participants, sur leur ouverture d’esprit, leur point de vue nuancé etc. Des réalités sans doute, peut-être perceptibles au cours de conversations privées, mais qui ne changent pas le caractère foncièrement problématique et délibérément ambigu politiquement du projet public. Et je reconnais que certains articles portaient des discours qui semblaient authentiquement de gauche. Mais par leur cohabitation avec d’autres ouvertement ou insidieusement réactionnaires, bien loin de convaincre ou « d’évangéliser » leurs lecteurs les plus à droite, ils ont contribué, certes à un petit niveau, à rendre présentables les seconds et crédible l’entreprise de reconquête de l’opinion publique par des discours et des militants d’extrême-droite. Je saisis l’occasion pour rappeler que le dialogue avec ces derniers ne fonctionne pas, ou seulement de manière exceptionnelle, et je le rappellerai également dans mon billet suivant. Les personnes qui se souviennent de mon ancien blog Inner Light ou qui ont accès à mon compte Facebook savent que j’ai vraiment essayé, pendant des années, de mener de tels dialogues, et que j’y ai passé des soirées et des week end entiers. J’ai eu des échanges polis et intéressants, mais en termes d’effets, politiques concrets et durables, ça ne fonctionne pas! Je peux donner tous les arguments du monde, ceux qui sont vraiment déterminés restent sur leurs positions et trouvent toujours des solutions de contournement. Au contraire, le risque est de se laisser séduire par leur humanité et leur politesse, et de devenir soi-même complaisant. Je pense à l’exemple récent, qui n’a rien à voir avec Limite et LMPT, d’Alexander Samuel, qui s’est fait connaitre entre autre chose par la lutte contre la présence de groupes de NSBM dans les festivals de metal, mais qui n’hésite pas à collaborer en toute connaissance au sein de la nouvelle revue Cosmos avec Christian Bouchet, qui est certes en costume cravate, hyper cultivé, docteur en ethnologie et qui entretient d’excellentes relations avec les universitaires de Fragments des Temps Présents, mais qui est aussi bien plus dangereux politiquement que la plupart des néonazis qui jouent dans des groupes de metal (et je ne dis pas qu’ils ne sont pas dangereux). C’est en traçant des limites idéologiques claires et en étant intransigeant sur les principes et la défense des personnes ciblées par l’extrême-droite que l’on combat son influence, pas en commençant à dire qu’elle n’a pas toujours tort. Si, elle a toujours tort.
7- Avant que l’on m’accuse de « sectarisme », je précise qu’entre ma scolarité dans un collège et lycée privé, mon passé catholique et mon intérêt d’une part pour le metal et d’autre part pour le satanisme et l’ésotérisme, des personnes d’extrême-droite, j’en ai connu plein personnellement, et je sais que beaucoup d’entre elles, quand on ne rentre pas dans leurs obsessions, sont capables de beaucoup d’humanité personnelles et d’une vraie charité. Et j’ai inversement connu des personnes authentiquement de gauche qui étaient des ordures finies. Mais je connais aussi les idées d’extrême-droite et les milliers de vies qu’elles prennent chaque jour, et ma loyauté politique est à leurs victimes, et pas aux gentilles personnes qui croient chaque jour faire le bien et font le mal.
De même que contrairement à ce que les lignes ci-dessus suggèrent sans doute, je n’ai aucune hostilité personnelle contre Mahaut et Johannes Hermann, même si le second m’a bloqué sur Bluesky, et j’apprécie même pas mal de choses chez eux. Mais ils se sont fourvoyés depuis des années dans des prises de positions intenables, avec des conséquences politiques certes limitées mais concrètes. Et il faut le dire. Je conçois tout à fait qu’ils aient pu évoluer et je ne suis pas insensible au pardon, et certes j’ai lu ces derniers jours certaines formulations qui pouvaient s’apparenter à des regrets, mais énoncées comme du bout des lèvres, et accompagnées de ce qui ressemble fort à des reproches envers quiconque persisterait à leur refuser l’absolution. C’est dommage.
8- Pour conclure, j’en profite pour signaler que j’ai constaté ces dernières années que plusieurs comptes très influents qui ont milité de manière notable pour la Manif pour tous entre 2012 et 2015, et qui ont alors publié des argumentaires absolument horribles, bien pires que tout ce qu’ont pu faire les deux noms que je viens de citer, contre le mariage pour les personnes de même sexe et un certain nombre de sujets connexes, se sont fait très discrets sur le sujet et ont retrouvé une notoriété sur des questions plus consensuelles, parfois, j’en conviens, en disant des choses très utiles. Et certaines autres personnes qui étaient heurtées à l’époque par leurs propos semblent avoir oublié et les partagent comme si de rien n’était, même si j’imagine qu’elles n’en pensent pas moins. Je doute que les individus que je cible implicitement lisent ce blog, même si il/elle savent qui je suis, mais je précise à toutes fins utiles que pour ma part je n’oublie rien et je ne pardonne rien, pas sans excuses dénuées de toute ambiguïtés et publiques.