Certes il existe, j’en fus le témoin, de très nombreux catholiques capables au jour le jour, au nom de leur foi, d’un très grand dévouement, qui cherchent par leur pratique religieuse à augmenter continuellement leur amour du prochain, et qui se livrent bénévolement à toutes sortes d’actions caritatives et à la défense de nobles causes.

La question est: quelle valeur ajoutée apportent réellement à tous ces efforts et toutes ces bonnes intentions leur appartenance à l’Église catholique, l’adhésion à la doctrine et aux articles de foi de celle-ci, et la pratique de ses sacrements et sacramentaux?

En effet, il est impossible de ne pas constater qu’en parallèle l’Église catholique, par la voix de ses évêques, de nombre de ses prêtres, des institutions qui lui sont rattachées (écoles privées…), d’organisations militantes laïques qui s’en réclament, oeuvre activement, “chaque jour que Dieu fait” dirais-je si je croyais encore en l’existence de ce dernier, contre l’inclusion des minorités LGBT et des femmes, souvent en soutenant à mots couverts ou très explicites des politiques extrêmement restrictives et hostiles aux droits humains, ainsi en Hongrie, en Pologne, en Italie, dans divers pays africains, aux États-Unis et en fait dans à peu près tous les pays du globe où elle a une influence politique, au nom de la “famille”, de la “morale”, de la “loi naturelle”, etc.

[On peut en dire autant des Églises évangéliques, mais je vais m’en tenir dans ce billet à ce que je connais.]

Conjointement à ces grandes revendications, il semble ne pas se passer un mois, depuis plusieurs années, sans la révélation d’un nouveau scandale majeur de viol ou de pédocriminalité en son sein, un phénomène d’une ampleur telle, et si systématiquement ignoré ou minimisé par l’institution catholique, q’une commission indépendante qu’elle a elle-même constituée en France, la CIASE, a pu le qualifier de “systémique”.

A ce propos, j’ai souvent entendu l’argument, quand j’étais catholique, que Dieu ne laisserait pas son Église dévier trop loin du bien et du vrai, en défense de son discours. C’est d’ailleurs l’un des arguments en faveur de l’infaillibilité ex cathedra (qui n’a certes été invoquée qu’une fois à ce jour). Manifestement Dieu, s’il existe, a permis que son Église soit gangrenée par des pédocriminels. Autant dire qu’au regard de cette situation avérée, il est absurde et cruel d’affirmer que l’Église catholique puisse être surnaturellement protégée de l’erreur, sous quelque forme que ce soit.

Quelle est donc la “vraie” Église: celle qui élève l’âme individuelle, ou bien celle qui oeuvre politiquement à toujours plus d’exclusion et de violence psychologique, symbolique et même physique contre les minorités un peu partout dans le monde, et qui recrute et protège des prédateurs sexuels? Ou plutôt, qu’est-ce que sa doctrine fait réellement au coeur des gens, comment les transforme-t-elle?

Pour rappel, j’exprimais dans mon précédent billet ma conception actuelle de la morale:

J’appelle mal ce qui source de violence pour autrui, et bien ce qui est source de diminution de cette violence. Est bon qui cherche activement à diminuer cette violence. Est mauvais qui y est indifférent ou cherche activement à l’augmenter.

Je suis partisan d’une éthique minimale dont le principe essentiel consiste à proscrire autant qu’il est possible la violence commise contre autrui, et confie à la responsabilité et au discernement de chacun le soin de lutter contre la violence éventuellement commise par soi-même contre soi-même.

Pour ma part, j’ai constaté quand j’étais catholique que les éléments suivants endurcissaient mon coeur à certaines violences commises contre autrui (discriminations notamment), et transforment certains catholiques en véritables psychopathes dès lors qu’ils les sentent remis en cause:

  • une fascination que je n’hésite pas à qualifier d’”esthétique” pour l’histoire et les réalisations de l’Église. Pas seulement pour ses aspects proprement artistiques: la liturgie, l’architecture (cathédrales etc.), mais aussi pour la totalité doctrinale et culturelle qu’elle constitue ou plutôt semble constituer, l’édifice intellectuel pseudo intemporel dont les catholiques les plus conservateurs ne cessent d’opposer la pérennité apparente aux innovations scientifiques et sociales, et qui a été de plus en plus verrouillé idéologiquement au cours des derniers siècles, voire des dernières décennies.
  • la création d’une morale et d’une science alternatives au nom de la lutte contre le “relativisme moral”. Ainsi “l’anthropologie” catholique semble s’attacher à contredire de façon aussi systématique qu’arbitraire les données des sciences sociales. Contre toutes donnée naturelles et sociales, elle s’acharne à définir l’union sponsale comme celle d’un homme et d’une femme cisgenres uniquement. La lutte contre l’avortement, avec son idée à mes yeux incompréhensible que l’embryon est une personne humaine au même titre qu’un nouveau né, permet à certains catholiques de neutraliser toute critique de l’extrême-droite, de relativiser toutes les violences de celle-ci, au motif qu’elle serait la seule à se préoccuper du “génocide” des embryons. Avec les conséquences humaines catastrophiques que l’on voit par exemple aux États-Unis, un an après le renversement de Roe vs Wade. Non seulement l’Église catholique prétend parler avec autorité sur des sujets dont elle n’a pas la maîtrise, qui touchent à des questions scientifiques et sociales, par exemple, mais elle verrouille depuis le pontificat de Jean-Paul II ce discours avec le poids du magistère irréformable. Avec pour conséquences qu’elle se coupe du réel en s’enfermant dans une “nature” fantasmée, et qu’elle oblige de nombreux catholiques à choisir entre leur conscience morale et leur foi. Il devient impossible de lui obéir dans certains domaines tout en continuant à faire le bien: il faut choisir.
  • Ne plus croire m’amène à m’interroger, à mon niveau individuel, personnel et très amateur, sur le contenu de la tradition, la réalité de la “continuité apostolique” et du “dépôt de la foi”. Depuis sa formation au cours des premiers siècles après Jésus Christ, l’Église a du définir et consolider l’orthodoxie contre les “hérésies”. Avoir apostasié me mène, même si je ne suis qu’au tout début de cette entreprise, à détricoter toute l’histoire de la constitution du dogme: Augustin avait-il raison contre Pélage, Irénée contre Valentin, etc. ? Qu’est-ce qui permet à l’Église, déchiré en de nombreux courants lors de ses premières décennies, voire de ses premiers siècles, de parler de “continuité” apostolique? Les formes de religiosité rejetées: paganisme, gnosticisme, syncrétisme etc. sont elles si mauvaises que cela…? Etc.Ma question est la suivante: les très nombreux problèmes de l’Église actuelle ne constitueraient pas seulement une dérive contemporaine d’une institution vieillissante qui n’arrive pas à accepter la déchristianisation, la perte de son pouvoir politique qui l’a précédée et celle de son autorité morale qui lui a succédé, mais le ver serait si je puis dire dans le fruit dès l’origine, avec de lourdes conséquences sur les “évidences” morales et philosophiques, les a priori, de la civilisation occidentale. Les options théologiques, voire philosophiques, qui se sont successivement imposées n’étaient pas nécessairement les plus justes ou les plus vraies (l’existence du diable par exemple) mais peut-être juste celles qui permettaient à l’Église de consolider à l’instant t son autorité et sa pérennité. Tout serait à déconstruire. Hypothèse à vérifier.

Tous ces éléments s’ajoutent au fait que l’Église Catholique, comme toute organisation, comme toute institution, est le lieu de relations de pouvoir, et qu’il est d’autant plus facile d’abuser de ce dernier qu’elles sont dissimulées et naturalisées par un discours théologique clérical, comme on le constate aujourd’hui. Et surtout que c’est une institution tout sauf neutre, qui a un agenda et un discours politiques bien précis, tournés en premier lieu vers la conservation et la reconquête de son hégémonie idéologique (qui a capitalisé son autorité sur la cellule familiale au XIXème siècle après la perte de son pouvoir temporel), et en second lieu seulement vers le bien commun, aux nombreux effets délétères pour les minorités et les droits humains, et qui mobilisent plus d’un milliard de fidèles dans le monde. Par exemple, le blogueur sataniste théiste Aleph Skoteinos, si on passe le premier paragraphe un peu caricatural, montre bien dans un de ses billets combien elle est à l’origine et a oeuvré pour la panique morale transphobe actuelle.

Ou encore comme Gramsci l’écrivait:

Pour bien comprendre la position de l’Église dans la société moderne, il faut comprendre que celle-ci est disposée à lutter seulement pour défendre ses libertés corporatistes particulières (de l’Église comme Église, organisation ecclésiastique), c’est-à-dire les privilèges qu’elle proclame liés à sa propre essence divine ; pour cette défense l’Église n’exclue aucun moyen, ni l’insurrection armée, ni l’attentat individuel, ni l’appel à l’invasion étrangère. Tout le reste est relativement négligeable, à moins qu’il ne soit lié aux conditions existentielles propres. Par « despotisme » l’Église comprend l’intervention de l’autorité laïque étatique dans le sens de la limitation ou de la suppression de ses privilèges, rien de plus ; elle est prête à reconnaître n’importe quel pouvoir de fait, et, à condition qu’il ne touche pas à ses privilèges, à le légitimer ; si par la suite il accroît les privilèges, elle l’exalte et le proclame comme providentiel. Considérant ces prémisses, la « pensée sociale » catholique n’a qu’un intérêt académique ; il faut l’étudier et analyser en tant qu’élément idéologique opiacée, tendant à maintenir certains états d’âme d’attente passive de type religieux, mais non comme élément de la vie politique et historique directement active. (Gramsci, Cahiers de prison)

Tous ces aspects combinés font que, l’infinie volonté de faire le bien et de se convertir en acte des fidèles étant mise au service de perspectives et d’idéologies finies et contingentes, mais présentées comme “le Bien, le Beau, le Vrai”, la pratique quotidienne, la prière, les sacrements, les oeuvres, agissent comme des éléments de conditionnement psychologique, l’élévation individuelle de l’âme se mettant au service d’un discours in fine violent et excluant. Ce qui explique pourquoi tant de catholiques individuellement généreux et courageux, croyant faire le bien, font le mal.

Certes, on continue à trouver, comme à chaque génération, des catholiques qui luttent pour faire évoluer la théologie dominante vers plus d’inclusion et de dialogue avec la modernité, et j’en connais personnellement beaucoup. Malgré la très relative (et éphémère?) ouverture opérée par le pape actuel, leur influence sur l’institution et ses orientations parait très restreinte. Celle-ci ne semble même pas complètement capable de prendre la pleine mesure des abus sexuels et de leurs conséquences, alors remettre en cause sa théologie morale et ses prétentions sociales et politiques… Parallèlement, de nombreux dictateurs et démagogues dans le monde profitent de ces dernières pour mieux asseoir leur pouvoir.

Voilà pourquoi, avec tout le respect et l’affection que j’ai pour les membres de ma famille et mes amis catholiques, et ces mots sont particulièrement difficiles à écrire, je ne vois pas d’autre issue politique acceptable, pour le non croyant que je suis, que de militer activement activement pour l’accélération de la déchristianisation dans la France et dans le monde par tous les moyens légaux, non pas pour empêcher les gens de croire en ce qu’ils veulent ou de pratiquer comme ils le veulent, mais pour diminuer l’influence politique et culturelle de l’Église, jusqu’à ce que son hégémonie relative mais réelle ne soit plus qu’un lointain souvenir, et que le retour de l’influence politique qu’elle a encore à présent apparaisse aussi irréaliste que la restauration de la monarchie en France aujourd’hui.

Contrairement à ce que beaucoup de chrétiens s’imaginent, l‘anti-christianisme ne constitue pas nécessairement une fin en soi pour beaucoup de satanistes. Anton LaVey appelait le satanisme ouvertement blasphématoire “satanisme de première phase”, utile pour se détacher des conditionnements de notre enfance mais destiné à être dépassé par le sataniste dont les convictions sont parvenues à maturité.

Les chercheurs sur le satanisme Jesper Aagard Petersen, Asbjorn Dyrendal et James R. Lewis, dans leur livre The Invention of Satanism (OUP, 2015), distinguent entre satanismes rationaliste, ésotérique et réactif (ce dernier étant en gros le satanisme délinquant: celui des incendies d’églises, des profanations de sépultures etc.):

The categories could be pictured as points in a triangle, where rationalist and esoteric Satanism occupy a bipolar manifestation of organized, mature , and systematic worldviews with reactive Satanism as a catch-all category of popular Satanism, inverted Christianity, and symbolic rebellion. (…)

We may here identify two separate tracks or tendancies, wich we call “satanic tourism” and the “satanic quest”. (…) “The quester” seeks more thoroughly, stays longer, and delves deeper in his quest for what Satanism may mean for him. Hence, he is more likely to develop ideas departing further from the Christian and other dominant paradigms, and walk in the general direction of the other ideal types.

Ce billet de ma part n’est donc pas nécessairement représentatif d’un quelconque état d’esprit satanique (même si peu de satanistes apprécient l’Église catholique), mais constitue plutôt un règlement de compte de l’ancien catholique que je fus avec l’Église qui l’a tant déçu.

Je ne souhaite pourtant ni ne croit en l’efficacité ou le caractère bénéfique d’une société où le sentiment religieux aurait été éradiqué, ou tout du moins contraint au silence dans la sphère publique, à la façon dont les “néo-laïques” la théorisent en France. D’une part, une telle approche ne fait que remplacer une vision hégémonique du monde par une autre, au détriment de la liberté de conscience et d’une lecture nuancée et complexe du fait religieux, ainsi que l’actualité récente le démontre trop bien, d’autre part cette nouvelle hégémonie ne fera à mon sens que de re-naturaliser sous une autre forme des relations de pouvoir et de domination contingentes.

C’est pourquoi je n’accepte pas le discours de certains satanistes et post-satanistes qui estiment que le satanisme contemporain est trop critique du christianisme et pas assez de l’Islam. J’entends bien qu’on y trouve des croyants et des doctrines tout aussi réactionnaires que dans le catholicisme (mais pas seulement), mais 1) cette religion n’est pas en position hégémonique en Occident, et c’est le moins que l’on puisse dire. S’en prendre en priorité à elle est donc une violence inutile envers ses membres. Mon but n’est pas de lutter contre des religions en tant que telles mais contre des blocs hégémoniques. 2) Les jihadistes ne font guère mystère d’espérer que les idées d’extrême-droite l’emporte en occident de telle sorte que la position des musulmans devienne invivable, que la “zone grise” des non jihadistes soit détruite, et que l’ensemble de ceux-ci se rangent derrière eux. L’islamophobie est le fait de leurs idiots utiles ou de personnes qui espèrent elles-mêmes une guerre raciale ou de religion.

Je suis pour une société multiculturelle et inclusive, où chacun/e peut exprimer ou pratiquer ouvertement ses convictions dans les limites de la sécurité et de la liberté d’autrui (les conditions “invincibles”, non délibérées et dont il est impossible de s’affranchir, telles que l’identité de genre ou l’orientation sexuelle ayant dans la détermination de ces limites la priorité sur celles liées à une doctrine ou une croyance délibérée, telles que les convictions religieuses, qui selon moi peuvent et doivent s’adapter aux réalités de la nature humaine).