24. Tout homme possède un droit imprescriptible à être ce qu’il est.
(Illustration: Exiger de chacun qu’il soit d’accord avec vous c’est faire injure, non seulement à lui mais également à vous-même, puisque vous êtes tous deux issus de la nécessité). Aleister Crowley, Magick, Liber ABA, Livre IV, partie III, introduction. Trad. Philippe Pissier
Coïncidence amusante: deux gros comptes au profil extrêmement dissemblable ont publié quasi simultanément (moins d’une semaine), sans doute à l’occasion de la Marche des Fiertés, un contenu sur une même et très intéressante question: la part significativement élevée des personnes LGBTQ+, par rapport à la population globale, qui se revendiquent néopaïennes (Angela Puca), ou qui s’intéressent à l’occultisme en général et à l’astrologie en particulier (Acermendax).
Pour mémoire, j’observais en 2017 un phénomène similaire pour le satanisme.
Angela Puca est docteure en sciences religieuses, et autrice d’une thèse sur la sorcellerie italienne et le chamanisme, qui a été éditée sous forme de livre chez Brill, sous le titre Italian Witchcraft and Shamanism. The Tradition of Segnature, Indigenous and Trans-cultural Shamanic Traditions in Italy (2024). Elle anime une chaîne Youtube consacrée à la vulgarisation de la recherche académique sur l’ésotérisme et les nouveaux mouvements religieux, Angela’s Symposium. Son ton est généralement universitaire et factuel, mais on devine une certaine sympathie pour son sujet. Elle a publié le 15 juin 2025 (le 8 juin pour les abonnés de son Patreon) la vidéo qui suit:
Acermendax, de son vrai nom Thomas C. Durand, est également titulaire d’un doctorat, sur un sujet nettement plus éloigné, nonobstant l’importance de la référence à la nature dans le néopaganisme, et qui est la biologie végétale. Il est vulgarisateur sur les sciences et « l’esprit critique », salarié de l’Association pour la Science et la Transmission de l’Esprit Critique (ASTEC), co-animateur de la chaîne Youtube La Tronche en Biais, et l’un des chefs de file du mouvement de la zététique. Il a publié le 9 juin 2025 l’article suivant, dont le ton se veut également factuel et « scientifique », mais dans lequel on sent au contraire une grande hostilité pour le sujet (je parle de l’engouement pour l’occultisme et pas de la population LGBTQ+ en général):

Pour constater la surreprésentation des populations LGBTQ+ dans les communautés païennes, Angela Puca s’appuie sur le Pagan Census américain. Pour constater l’engouement des mêmes populations pour l’astrologie, Acermendax se réfère à une enquête du Pew Research Center.
Les deux relèvent comme explication vraisemblable le rejet de leur identité par les religions traditionnelles, mais la présentent et l’interprètent de façon très différente.
Angela Puca met l’accent sur les bénéfices mutuels que retirent les religions néopaïennes et leurs membres LGBTQ+ de l’appartenance de ces dernier/e/s. Alors qu’on observe dans les religions traditionnelles une relative, sinon dévalorisation, du moins minimisation du corps, celui-ci est au contraire fortement valorisé dans les néopaganismes. A l’organisation souvent centralisée et hiérarchique des premières, leur préoccupation pour la conformité doctrinale, l’orthodoxie, répondent les petites communautés, l’ouverture à l’expérimentation individuelle, par exemple dans la construction des rituels qui ne sont pas fixés par une liturgie commune, et à une spiritualité éclectique, des seconds, ce qui en fait un terreau fertile pour l’expression et l’affirmation d’identités non normatives. La marginalisation sociale des cultes néopaïens résonne avec celle des communautés LGBTQ+. La diversité des divinités, dans un contexte polythéiste, favorise également la fluidité des identifications et des adaptations. Des points de convergences plus spécifiques sont évoqués, ainsi la manière dont les Queer Indigenous Studies de Lisa Tatonetti, centrées sur la littérature amérindienne, résonne avec les épistémologies queer païennes.
Mais surtout, Angela Puca insiste sur le constat que les néopaïen/ne/s LGBTQ+ ne sont pas simplement les réceptacles passifs de leur religion et de leur spiritualité, mais qu’ils/elles en sont devenus au fil du temps les co-créateur/trice/s. J’évoquais dans mon billet sur les sorcières la création de la tradition minoéenne, dédiée aux homosexuels homme, en 1977. La présence queer au sein des milieux néopaïens s’accroissant, la polarité hétéronormative de la Wicca traditionnelle de Gardner entre la Déesse et le Dieu cornu fut de plus en plus critiquée et des contre-modèles furent élaborés, autour des notions de flux, de transformation et de multiplicité. Si la tradition dianique de Zsuzsanna Budapest, qui n’admet que des membres AFAB, se perd dans le militantisme TERF et fait l’objet de nombreux reproches en ce sens dans les milieux païens, en sens contraire des théologies païennes tentent de placer au centre de leur réflexion les modèles transgenre et non binaire, pour penser la divinité comme étant de manière inhérente fluide et performative. Certains dieux et certaines déesses, dont les thématiques ont des affinités avec la perspective LGBTQ+, sont invoquées en ce sens, aussi bien dans la Wicca que dans les paganismes reconstructionnistes: ainsi Loki, dieu transgenre, qui porte un enfant et accouche dans un mythe, le dieu efféminé Dionysos, ou encore Hécate, une déesse métamorphe. Contrairement aux croyant/e/s LGBTQ+ des grandes religions monothéistes, leurs homologues païen/ne/s ne sont pas écartelé/e/s entre leurs croyances et leur communauté religieuse d’une part, et leur identité de genre et/ou leur orientation sexuelle d’autre part, mais les secondes deviennent une force reconnue de leurs pairs pour transformer et enrichir les premières.
Petite digression historique: il existe une différence notable, dans le rapport aux divinités, entre la Wicca qui y fait référence de manière très syncrétique et culturellement éclectique, et les courant reconstructionnistes (par exemple l’Asatru, l’Héllénisme ou le Khémétisme), qui sont apparus dans les années 1970 en réaction, et qui sont très souvent soucieux d’exactitude (autant que possible) historique et d’intégrité culturelle. Cependant, les théologies et les pratiques cultuelles sont vivantes et ne cessent de se transformer au fil des évolutions historiques, dans toutes les religions, et la relation que construit chaque croyant/e à sa ou ses divinité(s) titulaire(s) est personnelle. En ce sens, que par exemple il n’y ait eu aucune connotation LGBTQ+ dans les mythes originels sur Loki ne me parait pas être une objection convaincante à sa relecture queer contemporaine. Bien sûr, il peut y avoir et il y a eu dans les relectures néopaïennes des différentes traditions religieuses des actes qui relèvent d’un colonialisme déguisé. Cependant, contrairement à une idée répandu, tous les néopaïens ne sont pas insensibles aux problématiques d’appropriation culturelle, et les débats au sein du milieu sont vifs. Ainsi, Starhawk est très critiquée pour son usage des références amérindiennes. Je ferai un jour un billet sur cette question.
Toute cette dimension proactive, transformatrice et « co-créatrice » du paganisme queer est évoquée mais minimisée dans le billet d’Acermendax.
En effet, après avoir rappelé la « réalité sociale » de la marginalisation des personnes LGBTQ+ dans les religions traditionnelles et les effets néfastes sur leur santé de celle-ci, il note que:
Les pratiques magiques et ésotériques (Wicca, sorcellerie, paganisme) offrent aux personnes queer un espace de réinvention identitaire, de résistance aux normes et de réappropriation du pouvoir symbolique. (…) Ces espaces valorisent la fluidité, la non-binarité et l’expérimentation identitaire, en rupture avec les modèles religieux traditionnels souvent exclusifs ou normatifs.
Il mentionne également les relectures queer et décoloniales de l’astrologie.
Mais clairement, il n’accepte purement et simplement pas que « ces pratiques » puisse avoir des conséquences globalement positives pour leurs adeptes. Le titre de sa conclusion: « comprendre sans céder », est éloquent. En ce sens, leurs bénéfices relèvent de l’apparence: « L’astrologie semble alors offrir », « la politique de reconnaissance n’est pas durable si elle repose sur des représentations fausses du réel ».
Son choix de focaliser son article spécifiquement sur le cas de l’astrologie, alors que le phénomène qu’il évoque est clairement plus vaste et englobe le paganisme, la magie cérémonielle etc., n’est pas innocent: la « pseudo science » par excellence, associée dans l’imaginaire collectif à Elisabeth Teissier, aux magasines féminins et au pré savoir scientifique.
Par principe de charité et pour ne pas allonger démesurément le développement, je vais admettre dans ce billet que l’astrologie est fausse. Même si je ne pense pas que « l’effet Forer (1949), le biais de confirmation, ou la tendance à interpréter des coïncidences comme significatives », tout intéressants qu’ils soient, expliquent en intégralité et de façon pleinement satisfaisante le succès de l’astrologie et l’adhésion de ses adeptes, et encore moins comment elle a pu avoir survécu à la condamnation explicite de plusieurs grandes religions, au déclin de la cosmologie aristotélicienne et à l’essor de la science moderne, et être présente dans la plupart des cultures et à la plupart des époques.
A toute fins utiles, j’ai explicité mon rapport personnel à l’ésotérisme l’an dernier dans le billet suivant: https://chroniquessataniques.com/2024/04/24/lesoterisme-et-moi/
Certaines critiques paraissent plus forcées:
Mais l’effet de groupe, s’il renforce l’appartenance, peut aussi induire une pression implicite : il peut devenir à la fois nécessaire et gênant pour certaines personnes de feindre d’adhérer à des croyances astrologiques pour « faire partie du groupe ». Le rejet du scepticisme devient alors une nouvelle forme d’exclusion.
Ne pourrait-on renverser la remarque? J’ai vu tellement de membres de l’ostensiblement rationaliste Temple Satanique dissimuler des convictions occultistes ou théistes, qui s’épanouissent souvent une fois partis. Je songe aussi au schisme en 1975 entre l’Église de Satan (officiellement) rationaliste et le Temple de Set occultiste. Je me rappelle avoir dormi une fois chez un couple athée: mon hôtesse a cru utile de s’excuser de la présence de tarots et d’oracles dans sa bibliothèque, intérêt parfois mal pris par ses visiteurs. J’ai même connu un grand amateur de zététique qui lisait Crowley et Chumbley et faisait des rituels. Je ne crois pas qu’il arrive très souvent que des membres de coven doivent dissimuler leurs convictions rationalistes. Je pense au contraire très courant que des personnes intéressées par l’ésotérisme ou l’occultisme doivent cacher cette particularité dans des assemblées sceptiques. Pourquoi « le rejet du scepticisme » serait « une nouvelle forme d’exclusion » et pas celui de l’occultisme?
L’astrologie contemporaine est aussi une industrie. Les applications, les livres, les consultations, les coachings en ligne ciblent explicitement les jeunes, les femmes et les personnes LGBTQ+. Ce capitalisme spirituel répond à une demande de sens — mais en vendant de l’illusion. Il confond soin et croyance, empathie et superstition. Et plus les institutions traditionnelles échouent à inclure, plus ces marchés prospèrent. Là où les services publics devraient apporter reconnaissance, écoute et accompagnement, d’autres remplissent ce vide avec des récits séduisants mais infondés.
Cet aspect est clairement présent dans l’intérêt actuel pour l’occultisme et le paganisme, mais il ne le résume pas. Beaucoup de païens sont conscients du problème, et de même que le militantisme queer est présent dans le milieu, ceux anticapitalistes, marxistes ou anarchistes, y sont présents. Ce caractère d’industrie, dans nos sociétés capitalistes, est d’ailleurs un problème pour tout ce qui suscite un certain engouement et est susceptible d’être rentable, et on pourrait tout autant adresser la même critique aux grosses chaînes Youtube zététiciennes de vulgarisation scientifique, qui outre leur monétisation, et le fait que certains de leurs auteurs en vivent, offrent des digests épistémologiques souvent grossièrement simplifiés et contraires à l’état de l’art sur le sujet, et détournent leur public d’une réflexion plus dense et féconde. Certains et certaines ne se gênent d’ailleurs pas pour formuler ce constat, et je suis sûr qu’Acermendax en est bien conscient.
Mais le coeur de sa charge contre l’occultisme queer me semble résider dans cette phrase:
Aucune revendication identitaire ou spirituelle ne justifie d’abdiquer l’exigence de vérité.
Un peu plus haut, il affirme également:
La subversion ne justifie pas la confusion entre subjectivité et vérité.
Je trouve cette façon de formuler les termes du débat extrêmement contestable.
Pour tout dire, le malaise qu’ont suscité ces phrases en moi lors de la première lecture m’a rappelé une gêne similaire que j’ai ressentie quand j’étais catholique, quand j’ai été confronté aux conséquences ecclésiales et politiques de l’encyclique de Jean-Paul II Veritatis Splendor (6 août 1993) et la conception qu’elle propose du rapport entre liberté de conscience et vérité.
Dans un contexte de mise au pas des théologiens et des initiatives que ceux-ci se sont permis dans le contexte post Vatican II, Jean Paul II affirme la « dépendance fondamentale de la liberté à la vérité »:
Sous l’influence des courants subjectivistes et individualistes évoqués ci-dessus, certaines tendances de la théologie morale actuelle interprètent d’une manière nouvelle les rapports de la liberté avec la loi morale, avec la nature humaine et avec la conscience ; elles proposent des critères inédits pour l’évaluation morale des actes. Malgré leur variété, ces tendances se rejoignent dans le fait d’affaiblir ou même de nier la dépendance de la liberté par rapport à la vérité.
Si nous voulons opérer un discernement critique sur ces tendances pour être en mesure de reconnaître en elles ce qui est légitime, utile et précieux, et d’en montrer en même temps les ambiguïtés, les dangers et les erreurs, nous devons les examiner à la lumière de la dépendance fondamentale de la liberté par rapport à la vérité, exprimée de la manière la plus claire et la plus autorisée par les paroles du Christ : « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera » (Jn 8, 32).
Certes, la vérité dont parle le pape, et qui est celle, suivant la définition du Concile qu’il rappelle, du « seul Magistère vivant de l’Église dont l’autorité s’exerce au nom de Jésus Christ », n’est pas celle d’Acermendax, qui, sauf erreur de ma part, naît du consensus scientifique sur le réel. Et la plupart des « dangers » et des « erreurs » que dénonce Jean Paul II, comme les revendications féministes ou LGBTQ+, Acermendax ne les conçoit pas comme tels.
Ces deux manières d’invoquer la « vérité » demeurent à mon sens comparables, dans la mesure où elles perçoivent la diversité des « revendications identitaires ou spirituelles » comme un danger, et ce danger est le relativisme, moral dans le cas du pape, et épistémique dans celui du zététicien. Dans les termes de l’encyclique:
Allant pourtant dans un sens bien différent, certaines tendances de la culture actuelle ont suscité de nombreux courants dans l’éthique qui placent au centre de leur réflexion un prétendu conflit entre la liberté et la loi. C’est le cas des doctrines qui attribuent aux individus ou aux groupes sociaux la faculté de déterminer le bien et le mal : la liberté humaine pourrait « créer les valeurs » et jouirait d’une primauté sur la vérité, au point que la vérité elle-même serait considérée comme une création de la liberté. Cette dernière revendiquerait donc une telle autonomie morale que cela signifierait pratiquement son absolue souveraineté.
Et dans ceux d’Acermendax , quels que peu reformulés par moi, aucune liberté de subvertir ou de croire ne saurait prévaloir sur la vérité telle que connue par la science, ni créer de nouvelles vérités ou du moins de nouvelles conceptions du réel qui diffèrent de celle-ci ou la contredise.
C’est là que je ne peux les suivre, l’un comme l’autre.
Je relève qu’Acermendax, lorsqu’il cite Pennycook et Rand (2018), semble assimiler purement et simplement l’ésotérisme et la magie à des « fake news« , comme si cela allait de soi. Cela ne me parait pas être le cas.
Entendons nous bien, je considère moi aussi qu’il n’y a qu’une seule réalité, que le monde n’est pas à la fois sphérique et plat, créé par une divinité, modelé par plusieurs divinités, et né du hasard et d(interactions physiques et chimiques. Au final, c’est l’un ou l’autre et pas tout à la fois. Et j’avoue que ces derniers temps, et même si je le déplore, j’ai tendance à penser que le surnaturel n’existe pas et qu’il n’y a rien après la mort.
Cependant je considère aussi que tant qu’il y a de la vie, rien n’est joué, pas au sens où la réalité pourrait changer, mais qu’il est toujours possible que de nouvelles découvertes, et de nouvelles façon de penser, changent fondamentalement la donne sur la connaissance que nous en avons. Je ne le pense pas probable, mais je ne l’exclus pas par principe, et je ne juge pas les personnes qui décide de centrer leur existence, comme j’ai longtemps pu le faire, sur des « croyances infondées », selon la formule condescendante d’Acermendax, ou des expériences personnelles, au cours de rituels, de rassemblements, qui ne sont peut-être pas confirmées par l’état actuel de la science, mais dont elles tirent joie, espérance, réconfort, et qui les tirent vers le haut. Comme j’ai pu l’écrire par le passé, espérer n’est ni une erreur ni une faute. Il fut une époque où l’homosexualité et la trans-identité étaient considérées comme des abominations, qui suscitaient même des réactions physiques de dégoût. Fort heureusement, cette perception est en train de changer, quoique trop lentement. Il en ira peut-être de même dans 20, 50, 100 ans d’évidences, de « vérités » qu’il me semble moi-même inconcevable de remettre en cause. Et j’avoue trouver odieux le comportement d’hommes blancs et cisgenre, intégrés socialement et économiquement, qui ironisent sur les béquilles existentielles de personnes souvent moins bien lotis qu’eux quand celles-ci ne sont pas conformes à la vraie Science rationnelle TM. On m’objectera certainement l’existence, et j’en connais moi-même, de personnes LGBTQ+, ou dans une situation personnelle très difficile, qui choisissent le rationalisme et l’athéisme. Et je répondrai: et alors? Ce qui est bon pour l’un ne l’est pas nécessairement pour l’autre. Certaines personnes sont angoissées par la référence à Dieu et à l’absolu, d’autres par la possibilité de leur absence, certaines ne se projettent pas au delà de la vie matérielle et d’autres ont besoin d’une vie spirituelle intense, et je ne vois pas de raison de hiérarchiser entre elles.
Certes, parfois les erreurs dans les convictions sont manifestes, et quand elles démontrables au delà de tout doute (ce qui n’est pas si courant), il est normal d’en informer la personne concernée, de préférence de manière apaisée et respectueuse, ce qui m’arrive moi-même. De même qu’il y a des croyances qui peuvent mettre des personnes ou leurs proches en danger, qui les soumettent par exemple à des groupes coercitifs, les réduisent en esclavage, les coupent de leurs proches, les ruinent, les poussent à des pratiques dangereuses pour leurs santé et celle d’autrui. Et il est normal que la société y mette bon ordre. Mais le bon critère me parait être la dangerosité ou l’innocuité sociale, l’équilibre entre le respect de ma liberté et celui de la liberté d’autrui, et non un critère de vérité ou d’exactitude scientifique. Une croyance peut être douteuse ou objectivement fausse, et être non seulement inoffensive, mais apporter réconfort et espérance. Des convictions mieux fondées en apparence n’immunisent pas toujours contre des situations dangereuses. Ce que ma brève expérience au sein du Temple Satanique m’a appris est qu’un groupe peut se réclamer ostensiblement du rationalisme sceptique et de la science et être coercitif (et des mauvaises langues diront qu’il en va parfois de même de la zététique).
Il existe, il est vrai, dans une certaine partie du monde universitaire, une regrettable tendance à systématiquement minimiser voire défendre l’action de tels groupes coercitifs. Et sans aller aussi loin, Angela Puca, dans sa vidéo, mentionne plusieurs fois de manière positive Raven Kaldera. On n’y trouve pas d’informations sur les allégations assez graves qui ont pu être portées dans le milieu néopaïen contre ce chamane queer. Mais inversement, les milieux sceptiques et de lutte contre les dérives sectaires ont trop souvent tendance à tout aussi systématiquement toute forme de spiritualité alternative (voire de spiritualité tout court) comme intrinsèquement nocive. Cette hypothèse ne me parait pas démontrée, et fondée sur une attitude condescendante et méprisante envers les personnes qui ne tombent ni dans les cases de l’athéisme ni dans celles de pratiques usuelles au sein de religions socialement établies (souvent des variantes du christianisme). Et je vois avec désolation et une certaine colère des catholiques sur les réseaux sociaux, très critiques des abus au sein de leur propre religion et qui continuent pourtant de s’en réclamer, démolir sur le principe toute forme d’ésotérisme ou de religiosité alternative, comme s’il n’y était pas possible d’y faire le même choix, celui d’une critique de l’intérieur.
Toujours est-il que « le doute méthodique », ou ce que l’on tente de faire passer comme tel, ne saurait saurait constituer une excuse pour se dispenser de respect et d’humilité dans les rapports humains. Et lorsqu’on ne comprend pas les choix d’autrui, il est parfois préférable de se taire.