Je vais rapidement revenir ici sur une mise en garde, de la part de certains catholiques et parfois de protestants ou de musulmans, contre mon identification au satanisme religieux.
Il s’agit d’un rappel de ce que représente le diable dans la foi chrétienne, et du danger que représenterait l’identification à, ou la valorisation de ce dernier, quelles que seraient par ailleurs ma conception personnelle de celui-ci ou la réalité des intentions qui me conduisent à me dire sataniste.
Dans un premier temps, je vais rappeler toute la difficulté, voire le caractère inapproprié et improductif, des stratégies de contradiction ou d’apologétique, lorsque des visions du mondes distinctes, et non des points de vue à l’intérieur d’une même vision de monde, s’opposent, qui se bornent au rappel des cadres élémentaires de celle défendue, sans tentative de compréhension des contours et des fondamentaux de celle attaquée, et des différences de « règles du jeu » qui en découlent.
Dans un second temps, je vais dire ce que m’évoque, en tant qu’ancien catholique apostat et sataniste, ce risque du diable, et de la damnation, qu’on m’oppose, quelle place il occupe dans ma vision du monde actuelle.
1)Je viens de parler de « visions du monde »: j’emprunte cette formulation, et l’analyse qui suit, à Radek Chlup, dans son livre Proclus: An Introduction (Cambridge University Press 2012):
In my eyes, the history of philosophy is interesting as a specific example of a more general human effort to set one’s living experience into meaningful frameworks enabling orientation in the world. I refer to these frameworks as ‘worldviews’. In the case of the Neoplatonists their worldview finds its expression in their metaphysical system, but is not quite identical with it. Each philosophical system leans on a number of assumptions and preferences which are far from obvious and have no logical justification, being a matter of individual or collective choice and faith. A good example may be Plotinus’ decision to see human soul as rooted in Intellect, contrasted with Proclus’ rejection of this idea and his insistence on the inability of the soul to leave its proper level (see below, ch. 1.2.2). Both thinkers may list various philosophical arguments for their antagonistic convictions, but ultimately they are rationally unaccountable, depending on the preferences of each philosopher. I understand ‘worldview’ as a holistic set of all such preferences and basic assumptions that a single thinker has chosen to take for granted.
Il est question dans mon billet de convictions religieuses (ou anti religieuses) et non de systèmes philosophiques, même si évidemment les premières ont des implications philosophiques, quoique pas nécessairement toujours aussi univoques que certains veulent bien le dire. A fortiori, la solidité des convictions repose sur la cohérence interne d’un certain nombre d' »hypothèses et de préférences » et un argument valide, voire qui s’impose avec la force de l’évidence dans certains cadres religieux peut être complètement dénué de sens pour quelqu’un qui n’accepte pas ces cadres.
Pour expliciter ce constat, Chlup s’appuie sur une analogie avec la théorie des jeux de langage, introduite par Ludwig Wittgenstein dans Les Recherches Philosophiques (publiées en 1953 après sa mort):
Once we cease to follow particular doctrines, however, and focus on the general worldview behind them, Proclus’ universe will appear as very different from that of Plotinus. The reason lies in the fundamentally holistic nature of worldviews. A worldview functions like a Wittgensteinian language game: it does not amount to a summary of its particular elements, but to the total system of rules regulating their relations. One and the same pack of cards may be used to play entirely different games. This is just what we see between Plotinus and Proclus: their basic principles and conceptions are similar, but each thinker plays a different language game with them. What one game finds as natural, the other considers as unacceptable.
Lorsqu’il est question du satanisme, il ne suffit pas constater que la carte « diable » (ou « messe noire », ou « rituels », ou « blasphèmes » etc.) est prise dans le même paquet que celui du christianisme. Le satanisme, en tant qu’identification positive au diable et non plus en tant qu’Autre à dénoncer, a été rendue possible par le recul progressif de la vision du monde chrétienne à partir des Lumières. S’il en reprend un certain nombre de signifiants (Satan/Lucifer évidemment mais pas seulement), il met derrière des significations généralement complètement différentes, au service de visions du monde (car il y a plusieurs sortes de satanismes, parfois totalement incompatibles entre eux) avec des présupposés qui ne sont pas ceux de la foi chrétienne. C’est le même paquet, mais avec des règles différentes, de la même façon que la bataille et le poker sont des jeux différents avec les mêmes cartes.
En ce sens, aborder des satanistes en leur parlant de l’amour inconditionnel du Dieu, de l’Adversaire qui feint d’être un ami mais qui veut les détruire, de la damnation éternelle, du Christ qui a vaincu la mort, même (et peut-être surtout) ceux qui ont reçu une éducation chrétienne et qui connaisse déjà ces points de doctrine chrétienne, n’a aucune chance de fonctionner (sauf si leur vision du monde actuelle est déjà fragilisée par des éléments liés à leur parcours personnel, et ça arrive), tout simplement parce que leur règle du jeu s’est construite non seulement sur le refus préalable de celle chrétienne, de la distinction même de celle entre Dieu et Satan, entre salut et damnation etc., mais sur l’appropriation et la recomposition de certains éléments de celle-ci dans un cadre complètement différent (y compris de la conception chrétienne traditionnelle de ce que serait le satanisme, qui relève du mythe sauf preuve, encore en attente à ma connaissance, du contraire). C’est évident pour les satanistes dits « athées », ceux pour qui Satan est juste un symbole et non une entité réelle. Mais c’est vrai aussi pour les satanistes dits « théistes », comme en témoigne ce billet très récent d’une d’entre eux/elles. À mes yeux, à ceux de la plupart des satanistes que je connais, ce type de démarche a autant d’effet que si nous étions sur un terrain de football, pour une partie de football, et que des joueurs de l’équipe d’en face insistaient pour jouer avec les règles du rugby, prenaient le ballon à la main et nous reprochaient de faire des passes en avant. Ce n’est pas tant que cette démarche nous apparait fausse (même si c’est aussi le cas), mais que nous la trouvons déplacée et obtuse (et souvent condescendante, mais ça me fait sortir de la métaphore du jeu).
Pour bien comprendre, je pense que mes lecteurs chrétiens doivent se représenter l’effet que suscite chez eux l’argumentation d’un militant athée ou zététicien qui va prétendre réfuter leur foi toute entière avec des arguments d’inspiration scientifique, philosophique ou logique, parfois valides (parfois pas du tout) mais sans faire aucun effort pour comprendre ce que peut être une démarche de foi: toutes ces « évidences » sceptiques assénées trop souvent avec arrogance: « ce qui s’énonce sans preuve se rejette sans preuve », « les affirmations extraordinaires demandent des preuves extraordinaires », pour ne pas parler des objections carrément stupides et ignorantes comme les moqueries sur « l’ami imaginaire » ou l’invocation de la thèse mythiste. Sans parler des tentatives de démonstration de l’inexistence de Dieu, pas plus convaincantes depuis Kant que celles de son existence. Ancien chrétien, j’ai souvent été moi-même confronté à ce type de discours, et bien qu’aujourd’hui apostat, je continue à les trouver exaspérants et non convaincants. Pourquoi? Parce qu’ils m’imposaient leurs règles du jeu, leur vision du monde, sans chercher à comprendre la mienne. La certitude scientifique, l’objectivité des preuves, ce n’est (généralement) pas ce qui se joue pour un croyant, ce n’est pas l’enjeu, la mise de sa démarche, non pas qu’il refuse ou ignore la science, mais parce que ce qui donne à ses yeux une signification à son existence, un horizon autre que la routine et la mort, qui lui offre des perspectives, du bonheur, de l’assurance, de l’espoir, est ailleurs. Et de la même façon, on sort de la religion chrétienne, ou on refuse d’y rentrer parce qu’on n’y trouve pas, ou qu’on trouve ailleurs, de quoi donner une signification qui nous convient à notre existence et aux événements de notre vie qui nous posent question, parce que la règle du jeu ne nous satisfait pas, et pas toujours parce que nous ne la connaissons pas. J’ai l’impression de la connaître.
Alors certes, les chrétiens peuvent toujours rétorquer, et beaucoup ne se gênent pas, que règle du jeu ou pas, le diable existe, l’enfer existe et le sataniste y finira, sauf s’il se convertit. De la même manière que les athées peuvent rétorquer, et beaucoup ne se gênent pas, qu’espérance ou pas, foi ou pas, signes quotidiens ou pas, de toute façon Dieu est une fiction, la Bible est une fable, et qu’à la mort tout s’arrête. Dans les deux cas, ce type de rappel au « bon sens » a peu de chance de fonctionner, tout simplement parce que le fondement sur lequel ce « bon sens » s’appuie ne fait pas consensus: il a été souvent entendu, souvent soupesé, et en définitive rejeté. Peut-être à tort, mais du fait d’une vision du monde qu’il s’agit de cartographier et dont il faut comprendre les origines et les mécanisme, pour espérer les atteindre et les déplacer. Il faut comprendre la règle du jeu à discuter, pour la redéfinir, plutôt que d’en imposer une autre de l’extérieur et espérer qu’on s’y soumette « naturellement ». Sachant bien sûr que contrairement à celles des jeux de cartes ou des sports collectifs, les « règles du jeu » des visions du monde (y compris celles chrétiennes à mon sens) ne sont pas figées mais en perpétuelle évolution et recomposition.
Il ne s’agit pas pour autant de dire que les visions du monde se valent toutes, et que « comprendre » doive nécessairement signifier « accepter » ou « tolérer ». Comme je l’écrivais dans mon dernier billet, je n’accepte par exemple pas les visions du monde véhiculées à l’extrême-droite, et refuse toute forme de collaboration et de compromis avec elles. Pour autant, je trouve fondamental d’en avoir une excellente connaissance de l’histoire et des doctrines dont elles sont l’aboutissement et la conséquence, le contexte social et politique qui ont rendu possible leur hégémonie actuelle, précisément parce que les appels à la morale façon années 1980-90 et le fact checking actuel ne fonctionnent pas. Pour combattre efficacement une vision du monde, pour en faire jouer les limites, il faut comprendre ce qui est en jeu pour elle et non seulement pour nous. Il faut pouvoir l’anticiper. Je fais pareil pour ma part face au christianisme, notamment celui conservateur, ou du moins j’essaie.
2) Donc on me dit que l’on peut entendre, bien sûr, que je ne crois pas au Diable, ou bien que je le crois rempli de bonnes intentions et très différent de qu’en dit le christianisme, mais qu’il n’en est pas moins ce qu’il est, et que même en m’y référant de manière purement symbolique, je mets en danger mon âme. Ayant été longtemps catholique avant de devenir sataniste, et ayant pris le temps des lectures et de la réflexion avant de franchir ce cap, je suis bien sûr au courant de cet élément important, voire fondamental, de la foi chrétienne. Et pourtant, j’ai choisi de passer outre. Pas par ignorance, par volonté de faire le mal ou par envie de brûler pour l’éternité dans les flammes de l’Enfer, ni même par refus de principe du surnaturel (je n’opère pas un tel refus), mais parce que je n’accorde désormais plus aucune confiance aux contenus de la foi chrétienne et que je suis profondément convaincu qu’il y a plus de risque pour mon âme à tenir compte de ses « enseignements » qu’à les ignorer.
J’appelle « âme » l’ensemble des conditionnements, habitudes, convictions, et questionnements qui tous ensembles déterminent mon comportement face aux problématiques morales, tant mes réactions spontanées que la règle que je me donne. Elle peut m’orienter tant vers le « mal », que je définissais dans un précédent billet comme « ce qui est source de violence pour autrui », que vers le « bien », c’est-à-dire « ce qui est source de diminution de cette violence ».
Voici donc la place qu’occupent la foi chrétienne, et son discours sur le diable qui est rappelé dans son baptême, dans ma vision du monde actuelle:
En premier lieu, s’affranchir d’un interdit religieux ou d’une menace explicite de damnation n’a rien d’exceptionnel. C’est quelque chose d’absolument banal, tout le monde le fait. Les religions, et les courants religieux au sein d’entre elles, sont tellement divers et souvent divergents qu’absolument tout le monde contrevient gravement à la religion de son voisin, généralement en parfaite connaissance de cause. Pour prendre un exemple extrême, les jihadistes considèrent qu’aussi bien moi que mes interlocuteurs catholiques finiront en enfer. Nous le savons pertinemment et nous n’en tenons évidemment pas compte. Pourquoi faire confiance en des assassins pareils sur des questions liées à la différence entre bien et mal?
Sans aller tout à fait aussi loin (même si quand je vois l’évolution mondiale du christianisme politique actuellement, je ressens de très sérieuses inquiétudes), la question, quand on aborde la référence au diable dans la foi et la tradition chrétiennes, est la confiance qu’on place en ces dernières. Ne serait-ce qu’étymologiquement, la foi est affaire de confiance.
D’ordinaire, notre foi est liée au milieu où nous avons grandi, à notre éducation, à la religion majoritaire soit dans notre société, soit dans notre groupe social, éventuellement minoritaire, d’appartenance. La perte graduelle d’hégémonie de la foi chrétienne dans nos sociétés occidentales, à des degrés divers, depuis trois siècles a compliqué ce constat et a rendu possible l’émergence, non seulement de l’athéisme et de nouvelle religions, ou manières de pratiquer la religion, souvent plus tournées vers la validation individuelle, mais également de renversements complets des perspectives religieuses traditionnelles, comme par exemple des représentations positives du diable, tout d’abord de façon symbolique, au travers de la littérature et de la rhétorique militante, puis, graduellement, dans un sens religieux. Tout cela est du au fait que la confiance collective placée en la tradition chrétienne, tant catholique que protestante, a drastiquement chutée.
Donc moi, ai-je confiance?
Je ne reviens pas sur mes critiques mainte fois développées sur l’enseignement moral de l’Église catholique, son refus des revendications LGBT et féministes. Je souligne tout de même, une fois de plus, que toute son histoire à partir notamment de la fin du XXème siècle, son inflation dogmatique notamment, l’extension du champ de ses affirmations « irréformables », ne me donne pas l’impression d’une institution sûre de sa légitimité et de son bon droit: j’ai plutôt l’impression de dirigeants et de fidèles qui paniquent face à la perte de terrain ressentie, non pas sur la base de considérations en vue du « bien commun », mais par crainte pour les premiers, d’une perte d’influence, de statut, et tout simplement de pouvoir, et pour les seconds, d’une perte de certitudes et tout simplement de bien être. Pour le dire franchement, tout cela pue la peur. Et qui du coup tentent de bloquer a priori toute remise en cause structurelle, par des tautologies (« l’Église catholique se borne à rappeler la doctrine catholique ») et des contraintes auto imposées et fictives (l’appel à l’irréformabilité: « le pape n’a pas le pouvoir d’autoriser les femmes à devenir prêtres », par exemple).
Ensuite, sans vouloir remuer le couteau dans la plaie, je constate comme tout le monde l’extrême multiplication des scandales sexuels, le point culminant étant en France le rapport de la CIASE. Personnellement, je ne crois pas que ces abus soient une situation nouvelle, rendue possible par un contexte moral plus permissif, des dérives doctrinales récentes ou que-sais-je encore. Je crois qu’ils ont toujours existé, depuis les débuts de l’Église, pas parce qu’elle est spécialement mauvaise en soi, mais parce qu’elle est juste une organisation humaine, sans aucune protection surnaturelle particulière, et que plus elle refuse de voir ses faiblesses, ses fautes en soi, et cherche à verrouiller le système, plus elle aggrave et pérennise les abus. Comme l’homme, elle « n’est ni ange ni bête, et qui veut faire l’ange fit la bête » (Pascal). Et je me demande combien de papes, de saints, de docteurs de l’Église avaient des placards aussi remplis de squelettes que l’abbé Pierre ou les frères Philippe.
Comme tout le monde, encore, je vois la gestion calamiteuse par les évêques, ou du moins la plupart d’entre eux, de ces crises, leur déni et leur hypocrisie, leur « miséricorde » envers les coupables et leur surdité face aux victimes. Et je n’y lis pas qu’une crise contemporaine. Les évêques ne sont pas juste des cadres de direction ou des politiques mais occupent une place très particulière dans l’édifice dogmatique catholique. Ils sont réputés être les successeurs des apôtres. Aux débuts du christianisme, lorsque les pères de l’Église se préoccupèrent de distinguer entre l’orthodoxie et les hérésies (et rien que ce type de distinction je suis contre: je suis pour le multiculturalisme et la diversité religieuse), ils leur reconnurent un rôle particulier dans la définition de la première. Saint Ignace d’Antioche insistait sur la loyauté à l’évêque et sur la primauté de ses avis, même en cas de divergence d’opinion avec des martyrs encore vivants. Le concile Vatican II reconnait l’infaillibilité du magistère ordinaire universel des évêques réunis en concile. Alors certes, les évêques d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes personnes que ceux des premiers siècles de notre ère, et les autres confessions chrétiennes ne reconnaissent pas l’autorité des évêques catholiques d’aujourd’hui, mais quand des représentants les plus éminents d’une institution, qui est aussi l’une des confessions majoritaires d’une religion, trahissent à ce point, et de façon aussi systématique, la confiance et la parole données, le discrédit rejaillit sur l’institution et la confession toutes entières, qui ne peuvent demander la confiance en leur enseignement et leur parole, alors qu’elles ont déjà tant trahis et de façon si manifeste la confiance des fidèles.
Plus particulièrement sur la menace surnaturelle que le diable et les démons constitueraient, ai-je confiance en la parole de l’Église? Quoique son enseignement sur l’existence réelle des démons et les risques de possession soit réputé « constant », sa prise au sérieux au sein de l’institution a clairement fluctué suivant les époques. Comme souvent en situation de crise, il a reconnu un revival depuis la fin des années 1970, avec le nouvel essor des exorcistes. J’ai essayer de lire et d’écouter ce que ces derniers avaient à dire. Chaque premier week end après la réception de mon salaire, je me rends à la Procure, et je regarde leurs nouvelles parutions dans le rayon sur les possessions démoniaques. J’ai déjà écrit ce que j’en pensais il y a quelques années: très franchement, pour ce qui est de l’argumentation, de la connaissance et l’évaluation du renouveau de l’occultisme, de la crédibilité de leurs témoignages, je n’y ai vu au mieux que de l’aimable incompétence et au pire du charlatanisme évident, en particulier en ce qui concerne le précurseur Gabriele Amorth. J’ai beaucoup entendu dire qu’en France les exorcistes travaillaient très sérieusement et prudemment, avec des équipes de psychologues etc. Cela n’a manifestement pas empêché deux mises en causes graves d’exorcistes, concernant des situations d’abus sur des personnes, de percer dans la presse, l’une sur le diocèse de Lyon et l’autre sur celui de Versailles. Je suis par ailleurs, même si je n’ai pas encore assez approfondi le sujet, les débats sur la possession démonique dans l’antiquité tardive (l’une des raisons pour lesquelles je m’intéresse à Proclus), et je ne suis pas encore non plus très ébranlé sur ce qui m’apparait de la perspective du christianisme naissant sur le sujet. Donc, je n’accorde pas ma confiance en l’Église sur ce qu’elle a à dire sur la possession démoniaque. J’écoute les témoignages de possessions, et les souffrances exprimées, et je ne part pas du principe qu’il s’agit systématiquement de fraudes ou de d’illusions de nature psychiatrique ou autre, mais même dans l’hypothèse, que je ne postule pas non plus, ou certaines seraient d’origine surnaturelle, le cadre explicatif chrétien ne me parait quand même pas particulièrement convaincant.
Une remarque qui m’a été faite par un certain nombre de catholiques souvent positionnés à gauche, est que l’institution n’est pas le contenu de la foi, que c’est la Christ, sa personne et sa promesse, qui détermine celle-ci, et que les défaillances de l’Église ne devraient pas constituer une raison pour apostasier purement et simplement. Je ne refuse pas dans l’absolu cet argument, et j’ai conscience qu’il est tenu par des personnes dont certaines sont aussi convaincus des abus actuels et bien mieux formées théologiquement que moi, mais je n’arrive pas à le faire mien. Tout ce qu’on connait de Jésus, tous les articles de foi et les pratiques que nous associons à la foi chrétienne, nous viennent d’institutions humaines et de traditions qui ont clairement failli. Je ne suis pas convaincu pour ma part qu’il soit si facile de séparer la personne du Christ et les évangiles des institutions qui ont pris la responsabilité de les interpréter et de les transmettre. Par ailleurs, puisqu’on parle des catholiques de gauche, je dois dire que je ne suis pas complètement enthousiasmé par la relève actuelle, qui si elle critique à juste titre les abus et le repli identitaire, reste à la surface, en mettant l’accent sur les aspects positifs, ou qui lui semble tels, de l’institution, comme la doctrine sociale de l’Église (que je n’aime pas pour ma part), telle ou telle parole du pape en faveur des migrants ou des pauvres, alors que c’est l’institution et son système tout entiers qui sont à mon avis à déconstruire, Bolloré/Stérin et les abus étant à mon sens des symptômes et non des causes.
Enfin, on parle beaucoup aujourd’hui du très net regain de demandes de baptêmes de ces dernières années en France, de cette « nouvelle pentecôte ». D’autres que moi ont rappelé que cette expression a déjà été utilisé dans les années 1980 pour désigner le renouveau charismatique, pour un bilan humain, spirituel et ecclésial aujourd’hui catastrophique. Il est certes beaucoup trop tôt pour en deviner les conséquences ou même en circonscrire les causes. J’ai pris bonne note que les diocèses d’Ile-de -France organisent prochainement un concile à ce sujet. J’ai un petit peu croisé, y compris IRL, au moins deux des personnes qui participent à son organisation, dont j’ai une bonne opinion sur le plan humain, au delà des divergences. Cependant, je vois beaucoup de sujets d’inquiétude. D’une part, il semble évident qu’en tant de crise comme aujourd’hui, beaucoup de gens cherchent à se rassurer sur leur avenir et sur le sens de leur existence, et viennent chercher des certitudes. Pas nécessairement la conversion du coeur, la croix, le service du prochain, mais l’assurance, le bien être, la perspective de la vie éternelle. Je me méfie en général de la manière de voir des nouveaux convertis (dont je fus), de leur vision idéalisée et de leur besoin d’être sûrs, de leur conviction d’avoir accès à une vérité qui n’est connue que d’un petit nombre, de détenir une clé universelle d’interprétation de la nature du réel (pas seulement dans le contexte du christianisme d’ailleurs: je le constate aussi par exemple chez les ex-occultistes devenus rationalistes). Et quand je regarde par exemple un certain nombre d’exemples de convertis célèbres récents, comme JD Vance et sa célèbre autant qu’affligeante interprétation de l’ordo amoris, mon pessimisme ne fait que grandir. L’une des causes possibles de ce renouveau des baptêmes pourrait être le travail de communication des influenceurs catholiques sur les réseaux sociaux, dont le frère Paul-Adrien, le Catho de service, Matthieu Lavagna, le Padreblog, le père Raffray etc. Quand on voit la médiocrité intellectuelle, voire morale, stupéfiante de certains d’entre eux, on ne peut qu’être sceptique sur les « fruits » de ces conversions, s’ils en sont bien les responsables. Enfin, quelles qu’en soient leurs causes, aucun des nombreux problèmes structurels de l’Église catholique révélés par la crise des abus ne semble en voie de résolution, pour ne pas dire que cette « nouvelle pentecôte » risque d’être instrumentalisée pour les passer à nouveau sous le tapis. En l’état, tous ces convertis courent le risque d’être des agneaux envoyés à l’abattoir. Là encore, je ne donne pas ma confiance à une institution et une confession qui ont tant trahis, et qui ne semble survivre que par un besoin de certitudes de la foule, en des temps incertains, qui là encore pue la peur. Et qui pour survivre n’hésite pas à pactiser, en échange d’argent et de reconnaissance, avec des puissants qui militent ouvertement contre le pauvre, le malade, l’étranger. Car je dois convenir que Bolloré et Stérin font une chose beaucoup mieux que Satan: eux existent vraiment, et l’Église pactise de plus en plus ouvertement avec eux pour ne pas mourir et regagner richesse et pouvoir.
Comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois, je crois que plus on cherche à se conformer à l’enseignement de l’Église catholique, qui à mon sens procède davantage de la célébration de son importance auto attribuée plutôt que d’un réel souci pour le bien commun ou d’une réelle pertinence morale et politique, moins on fait le bien, plus on endurcit son coeur à la souffrance humaine, notamment celle des minorités sociales, pour rester en cohérence avec la doctrine. C’est pourquoi je suis parti: j’avais l’impression de perdre mon âme, au sens où je l’ai défini plus haut, en essayant de tenir en même temps ma foi et ma conscience, et j’ai fini par choisir la seconde, quitte à perdre l’espérance de la résurrection face à la perspective de la mort. Pour moi, ceux des catholiques qui gardent leur âme sont ceux qui parviennent à faire abstraction du magistère d’une manière qui m’échappe. Je vois aujourd’hui beaucoup d’obstacles moraux dans mon ancienne foi, et aucun bénéfice réel qui lui soit exclusif.
Certes, indépendamment de la promesse de la résurrection, les évangiles contiennent des affirmations morales sympathiques, mais que l’on peut aisément retrouver ailleurs, de la même façon que l’Empereur Julien soulignait dans Contre les Galiléens que les commandements du décalogue n’avait rien d’original, sauf ceux qui étaient problématiques:
Tu ne voleras point. Tu ne tueras pas. Tu ne rendras par de faux témoignages. Ne voilà-t-il pas des lois bien admirables, et auxquelles il a fallu beaucoup penser pour les établir ! Plaçons ici les autres préceptes du Décalogue, que Moïse assure avoir été dictés par Dieu même. Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai retiré de la terre d’Égypte. Tu n’auras point d’autre Dieu que moi. Tu ne te feras pas des simulacres. En voici la raison. Je suis le Seigneur ton Dieu ; qui punis les péchés des Pères sur les Enfants ; car je suis un Dieu jaloux. Tu ne prendras pas mon nom en vain. Souviens-toi du jour du Sabbat. Honore ton Père et ta Mère. Ne commets par d’adultère. Ne tue point. Ne rends pas de faux témoignage, et ne désire pas le bien de ton prochain. Quelle est la nation qui connaisse les Dieux, et qui ne suive pas tous ces préceptes, si l’on en excepte ces deux, souviens toi du Sabbat, et n’adore pas les autres Dieux ? Il y a des peines ordonnées par tous les peuples contre ceux qui violent ces lois. Chez certaines Nations, ces peines sont plus sévères que chez les Juifs ; chez d’autres elles font les mêmes que parmi les Hébreux : quelques Peuples en ont établies de plus humaines.
En fait, j’en suis au point où non seulement la doctrine chrétienne, et en particulier celle catholique qui correspond à mon éducation, enseignements sur le diable inclus, ne me fait pas plus d’effet que mes interlocuteurs catholiques ne se préoccupent de la roue du saṃsāra, mais j’en suis au point où, si j’acquerrais demain la conviction, y compris de façon révélée, absolue et invincible qu’il existe un Dieu qui à la fin des temps viendra juger les vivants et les morts, condamner ceux qui font le mal à l’Enfer et mener au Paradis ceux qui font le bien, je redoublerais d’effort dans ma voie actuelle, tellement je suis convaincu que mon ancienne foi à laquelle j’ai tourné le dos est source de mort et de perte de l’âme.
Contre elle, je dis « non serviam« , et je m’identifie à son Adversaire. Même si par ailleurs les problèmes sont légions dans ma nouvelle religion: il suffit de parcourir mon blog et mes comptes sur les réseaux sociaux pour constater que je ne suis pas naïf sur ce point et que je n’ai pas peur de dénoncer ce qui doit l’être. Au nom de ma conscience, et de ma volonté de voir la vérité en face et de faire le bien, même au risque de la mort définitive.
Je suis devenu sataniste pour sauver mon âme.
”I became a Satanist to save my soul” 🖤
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