Dans un billet précédent, j’écrivais:

Je ne crois pas en la magie et je ne pense pas entrer en contact lors des rituels avec une ou des entité(s) surnaturelle(s) : je le dis sans mépris et avec une pointe de regret. Comme je l’expliquais ailleurs, j’ai trop pris l’habitude de la pratique religieuse théiste pour ne plus croire en « autre chose » : mais ma période catholique, et les cruelles désillusions qui y ont mis fin, m’ont trop sensibilisé à la puissance d’auto-suggestion de la pratique spirituelle pour que je fasse le sacrifice de mon scepticisme. Au fond, je préfèrerais être un sataniste théiste, voire occultiste, mais comme on dit, « chat échaudé craint l’eau froide ».

Dans un autre billet, sur un autre blog, j’écrivais, quelques années auparavant, paraphrasant Christopher Partridge:

Partridge souligne brièvement l’importance de ce qu’il appelle le « stage liminal du ré-enchantement », le « I want to believe » cher aux fans d’X-Files. C’est-à-dire la période transitoire, « créatrice et anti-structurelle », où des individus passent d’une perspective désenchantée du monde à un ré-enchantement de celui-ci: « insatisfaits par les visions du monde désenchantées, rendus malheureux par les religions traditionnelles, inspirés par une culture populaire de plus en plus ré-enchantée, mais pas tout à fait convaincus encore par des idées nouvelles qui paraissent étranges et irrationnelles à leur esprit sécularisé, ils évoluent d’un stage pré-liminal de curiosité détachée à un stage liminal du « I want to believe » où de nouvelles visions du monde sont  expérimentées et de vieilles certitudes sérieusement remises en cause ». Ce stage liminal est également caractérisé, le plus souvent, par un sentiment de « communitas« , de faire partie d’une communauté d’expériences partagées.

Pour tout dire, et sans avoir une justification particulièrement rationnelle à fournir, je me désintéresse de plus en plus du satanisme dit « athée » ou « rationaliste » et m’intéresse de plus en plus à ses variétés ésotériques et/ou théistes.

En cela, je suis un parcours qui me semble assez fréquent. Evyn Aytch, dans son livre Satanism in Theory and Practice, nuançait le rationalisme ostensible du Temple Satanique:

I say « nearly all » because, despite what the organisation might publicly assert, many members of The Satanic Temple are not purely rationalist and engage in genuinely esoteric practices and ritual performances, perhaps unbeknownst to some of the more conventional leadership.

Le constat me semble également probable pour l’autre grosse organisation rationaliste: l’Eglise de Satan.

Pourtant, dans La Bible Satanique, LaVey accordait au rituel formalisé une place importante dans la pratique sataniste, en tant que « chambre de décompression spirituelle ». Il faisait droit au besoin de symboles et de religiosité de l’esprit humain, tout en les contenant dans un lieu et un endroits précis, captifs de ces derniers pour ainsi dire:

The « intellectual decompression chamber » of the Satanic temple might be considered a training school for temporary ignorance, as are ALL religious services! The difference is that the Satanist KNOWS he is practicing a form of contrived ignorance in order to expand his will […]. The Satanic Bible, Avon Books, 1969, p. 120

Le sataniste domestique les aspects irrationnels du rituel pour les asservir, dans un environnement total distinct de son quotidien et forgé par lui, au lieu de se laisser séduire et accaparer par eux.

Mon expérience personnelle est que le mouvement inverse est à l’oeuvre dans l’évolution de beaucoup de satanistes, la pratique du rituel opérant comme un stage liminal au sens de Partridge.

Il me semble que la répétition du rituel suscite la familiarité et la sympathie envers ses artifices « surnaturels », et que toute expérience forte, individuelle ou communautaire, qu’il suscite, est susceptible de faire basculer le sceptique le plus aguerri dans la croyance.

Michael Aquino, futur fondateur du Temple de Set, est entré dans l’Eglise de Satan alors qu’il était athée et existentialiste. Il a quasiment fondé en en sortant le satanisme occultiste et théiste.

Satan est un symbole du Soi de l’homme, tel qu’il doit être au sein du sataniste. Mais ce symbolisme n’est qu’une partie de la vérité, car la capacité même de l’homme de penser et d’agir contre le « facteur de balancement  » de l’Univers a besoin d’une source pour cette habileté. Et cette source est l’Intelligence qui a fait de l’Eglise de Satan bien plus qu’un exercice de narcissisme psychodramatique. C’est l’Intelligence que l’humanité a personnifiée comme le Prince des Ténèbres: non un symbole ou une allégorie, mais u être capable de perception. Tel était le « secret » central-le coeur– de l’Eglise de Satan. »

The Diabolicon, 1970, cité par Massimo Introvigne, Enquête sur le satanisme p. 272, Dervy, 1994, trad. Philippe Baillet

Sur le plan du mécanisme de conversion, si je puis dire, et comme l’écrivait la blogueuse Othaos, dans une perspective sataniste théiste,en montrant, en sens inverse de LaVey, comment la pratique répété d’un même rituel peut permettre d’accrocher au surnaturel et de guérir de son scepticisme:

Using an all-purpose opening to establish the naos state attempts to address the suspension-of-disbelief problem. What consistency then attempts to address is the self-conscious-distraction problem. Master a single specific sequence, use it every single time, and how could you not become more confident?

Does it make for one more thing to remember, lengthening the ritual “needlessly”? Technically, yes. But consider the following specific issues I’d argue it helps with:

If you begin ritual magick the same way every time, you reinforce to yourself that you have done it before. This takes away some of the tension associated with performing something “new.”

You started the ritual by reinforcing to yourself that you are a magician (1-3), and powers exist that support your endeavors (4). Surely that ought to make you feel better about actually doing magick!

Once you experience success, you can observe, these are the same words and gestures I used last time it worked. Success thus become self-reinforcing over time.

These are merely the top reasons that come to me re: why it is worthwhile to develop, memorize, and commit to using a standard ritual opening. Again, I’m not saying that magick won’t work without it, or that anyone who doesn’t use one is faking it. But for people who struggle both with suspension-of-disbelief and confidence, I strongly believe what I describe here is worth trying.

Il s’agit ici de convictions construites sur la répétition d’expériences empiriques, et non sur des preuves au sens scientifique du terme. De même que les « clins Dieu » de certains chrétiens, l’expérience de la déréliction de quelques athées, ou les résultats signifiants de tirages de tarot ou de lectures de chartes astrologiques: des coïncidences frappantes, ou des « synchronicités » si l’on veut, mais pas des évidences. Pour autant, aucun de nous n’est purement rationnel ni purement irrationnel, et de telles coïncidences frappantes font la chair de notre rapport au monde et la substantifique moelle de ce qui rend intelligibles tant nos accords que nos conflits avec autrui.

Au regard de l’introduction de ce billet, on pourrait se demander si je ne suis pas en train d’entamer un demi-cercle vers mon ancienne foi. Il me semble au contraire que je fais un nouveau pas de côté assez radical.

Certes, je m’ouvre à nouveau à la possibilité du surnaturel, et l’efficacité de la magie est reconnue du bout des lèvres par l’Eglise catholique:

Je vous dit tout cela pour répondre à l’interdiction de la magie: l’Eglise l’interdit parce qu’elle est réelle. Elle est pour une part superstition, folklore et naïveté, mais pour une part aussi elle opère ce qu’elle prétend, elle est efficace. Et l’Eglise la refuse pour deux raisons. La première est ce que je vous disais à l’instant, à savoir que, pour le progrès de l’âme, il vaut mieux user d’intelligence (en faisant appel à la science), de patience (ce qui rapproche de la vertu de tempérance) et de foi. […]

Le deuxième motif pour lequel l’Eglise interdit la magie est le rôle des démons dans l’action occulte […]

(P. Gaultier de Chaillé, Petite Conversation sur le Diable, Mame, 2022)

Partant de l’expérience commune d’une efficacité de la magie, j’en tire une interprétation radicalement inverse, métaphysiquement, moralement et spirituellement, que je développerai dans un billet futur.