Cet article est vraiment extrêmement long (36 pages A4!). Pour faciliter la lecture et pour permettre de l’imprimer et de le lire sur papier, j’ai créé une version pdf disponible ci-dessous. Vous trouverez également juste après l’introduction un sommaire détaillé avec des entrées cliquables.

Cela fait plusieurs années que je rêve d’écrire ce billet. Je suis passionné par ce sujet depuis fin 2015 et ma lecture de The Triumph of The Moon de Ronald Hutton (cf. bibliographie en fin d’article). Aussi, je me réjouissais de voir arriver en France une nouvelle vague de sorcières. J’ai été exaspéré par les levées de bouclier et l’hostilité qu’elle a suscitées, sans nier certains problèmes de fond que j’analyserai ci-dessous en détail.

Je reprendrai dans les lignes qui suivent tout l’historique de la néo-sorcellerie, des origines romantiques jusqu’aux différents courants actuels, qui sont loin de ne se résumer qu’à la Wicca, en passant par les controverses internes et externes, et je conclurai longuement sur les critiques adressées à ce mouvement en France et mes critiques des dites critiques.

Je précise à toutes fins utiles que je ne suis ni universitaire ni spécialiste de quoi que ce soit. Je suis juste un humble secrétaire administratif, qui passe ses journées à payer des factures et encaisser des paiements, et qui lit sur son temps libre, dans les limites de ses capacités intellectuelles et de ses maigres finances. En tant que citoyen, je revendique cependant mon droit d’exposer et de défendre mon point de vue sur des débats publics.

Les développements qui suivent regorgent de situations où des autodidactes, des universitaires qui sortent de leur discipline ou même de vrais experts avec un peu trop d’enthousiasme pour leur sujet se sont, parfois considérablement, éloignés de toute vraisemblance historique. Je ne me crois pas particulièrement immunisé contre ce risque, et j’accueillerai avec intérêt toute critique argumentée, même sévère. Et si je me suis planté, et bien je deviendrai un peu plus vieux et un peu plus sage. Même si, et j’y reviendrai en conclusion, je crois aux erreurs fécondes.

Dans tous les cas, j’aurai fait de mon mieux sur un sujet qui me tient à coeur de longue date.

Sommaire:
I) Les origines de la néo-sorcellerie:
A) La relecture romantique du paganisme:
B) La déesse mère et Pan:
C) Le mythe des sorcières revisité:
D) Magie cérémonielle et magie populaire:
II) L’essor et la dissémination de la Wicca:
A) L’émergence de la Wicca:
B) La Wicca américaine et les traditions féministes et LGBT:
C) Sorcières solitaires, apparition d’internet et mouvement des Teen Witches:
D) La Wicca rattrapée par l’Histoire:
III) À côté et au delà de la Wicca:
A) La sorcellerie traditionnelle:
B) La sorcellerie sabbatique:
C) Sorcellerie, satanisme et magie du chaos:
D) Le retour des teen witches et la sorcellerie aujourd’hui:
Conclusion:
Féminin sacré, risques sectaires et débats sur le genre:
La dimension ésotérique de la néo-sorcellerie:
Les limites des objections des historiens:
Les ambiguïtés idéologiques de certaines critiques du mouvement des sorcières:
romantisme et gramscisme:
Sources consultées:

I) Les origines de la néo-sorcellerie:

A) La relecture romantique du paganisme:

Comme l’ensemble des mouvements néopaïens et une grande partie de l’ésotérisme contemporain en Occident, la néo-sorcellerie hérite de nombreux traits du mouvement romantique. Apparu vers la fin du XVIIIème siècle en Allemagne, et infusant les arts et la philosophie, il réagit aux Lumières et se caractérise par la valorisation de l’individualité, l’affirmation de la primauté du sentiment face à la raison, et l’exaltation de la nature. L’une de ses conséquences fut un regain d’intérêt pour les religions préchrétiennes, telles que la religion gréco-romaine ou encore le druidisme (malgré dans ce dernier cas le grand manque de sources fiables).

Comme Ronald Hutton (1999) le montre, la société britannique, qui fut le berceau de la première et plus célèbre expression de la néo-sorcellerie, la Wicca, était traversée entre 1800 et 1940 par 4 « langages » ou discours différents sur le paganisme:

  1. le paganisme comme manifestation de la sauvagerie humaine et l’ignorance, qui voue un culte aux idoles et accomplit des sacrifices sanglants. Ce discours hérite des condamnations chrétiennes contenues dans la Bible et les textes des Pères de l’Église, mais connait un renouveau avec l’expansion du colonialisme et des missions d’évangélisation, qui ont donné lieu à l’écriture de mémoires et de récits offrant souvent une perspective très négative sur les coutumes de peuples perçus comme primitifs.
  2. Le paganisme (ici sous-entendu spécifiquement gréco-romain), « qui a été associé avec un art, une littérature et une philosophie magnifiques, et qui n’était inférieur au christianisme qu’en éthique et en tant qu’élément inférieur de la révélation divine ». La société victorienne éduquée était fascinée par le paganisme classique et s’efforçait de le réconcilier avec le christianisme.
  3. L’idée qu’il existe un « unique grand système spirituel fondé sur la révélation divine », dont toutes les grandes religions humaines contiennent des traces, donc aussi bien le paganisme que le christianisme. Ce projet tire son origine du pérennialisme de Marsile Ficin (1433-1499) et des philosophes de la Renaissance qui l’ont suivi, et trouve une nouvelle formulation en 1836 avec la publication du livre Anacalypsis: An Attempt to Draw Aside the Veil of The Saitic Isis, par Godfrey Higgins (1772-1833), qui affirme que l’ensemble des grandes religions sont des expressions corrompues d’une origine commune, qui est la civilisation ancestrale d’Atlantis, enfouie sous les eaux. Cette idée est réactivée (sans citer Higgins) avec le succès qu’on connait, par Helena Petrovna Blavatsky (1831-1891), en 1877 dans Isis Dévoilée.
  4. Enfin un langage qui comme le deuxième exalte le paganisme antique, mais cette fois-ci à égalité voire contre le christianisme. Hutton mentionne comme antécédents anciens de ce discours la poésie pastorale, et en la critiquant cependant, l’hypothèse d’une influence des Lumières, via la dénonciation du christianisme et de son triomphe contre les religions antiques, mais il soutient que son origine directe est le romantisme allemand, au travers tout d’abord de l’oeuvre de l’archéologue Johann Joachim Winckelmann (1717-1768), qui oppose la Grèce antique, proche de la nature, libre et créative, au monde moderne artificiel et autoritaire. Il cite également les noms de Goethe (1749-1832), Schiller (1759-1805), Hölderlin (1770-1843), et, en Angleterre, Keats (1795-1821), Shelley (1792-1822), Swinburne (1837-1909, dont il note l’influence sur Crowley, Dion Fortune et Gardner dont je vais reparler plus bas) et quelques autres.

Tout en insistant sur le fait que ces langages ne sont pas exclusifs l’un de l’autre et se combinent souvent (la norme de l’époque est 1+2), il soutient que c’est le quatrième, « sans mélange » qui devient le langage du paganisme au XXème siècle.

B) La déesse mère et Pan:

Cette relecture poétique et nostalgique du paganisme antique a logiquement abouti à des emphases qui n’étaient pas nécessairement perceptibles dans le matériel historique originel, et à des inventions.

Après avoir noté que la majorité des païens de l’antiquité considéraient les déesses comme des personnes distinctes, Hutton note l’exception des Métamorphoses d’Apulée. Il rappelle ensuite que l’association fréquente dans la pensée grecque entre la terre et le genre masculin et le ciel et le genre féminin, renforcée par l’état d’esprit patriarcal des sociétés occidentales, a conduit certains auteurs de la littérature scientifique de l’époque à identifier l’auteur ou le lecteur de textes à l’aventurier mâle explorant la nature féminine. Cette tendance fut « altérée dramatiquement » par le mouvement romantique, dont la valorisation de l’irrationnel et du naturel, perçus comme féminins, a conduit divers poètes et auteurs à exalter le féminin sacré. Hutton mentionne une fois encore Keats et Shelley, mais aussi Charlotte Brontë (1816-1855) ou encore James Thomson (1834-1882). La tendance était l’identification de la nature à une déesse unique.

Mais cette tendance a dépassé le strict milieu littéraire. Parallèlement en effet, un débat universitaire existait depuis les Lumières sur la religion préhistorique, perçue alternativement comme un lieu d’ignorance et de superstition, et de vérités sublimes depuis oubliées. L’archéologue Eduard Gerhard (1795-1867), suggéra l’hypothèse d’une déesse représentant la terre mère comme origine commune des différentes déesses antiques. Cette théorie se mélangea avec une autre, issue de juristes (par exemple Johann Jakob Bachofen 1815-1897), qui soutenait que les premières sociétés étaient matriarcales. Elles eurent cependant peu d’influence sur la recherche universitaire jusqu’en 1901, lorsque l’archéologue Sir Arthur Evans (1851-1941), après des fouilles à Knossos, se « convertit » à l’idée que la Crète antique avait vénéré une déesse unique, qu’il associa à diverses figurines néolithiques et déesses du moyen orient. En 1903, le critique littéraire Sir Edmund Chambers suggéra que l’ Europe préhistorique avait vénéré une Grande Terre Mère sous deux aspects, créatrice et destructrice. Simultanément, la linguiste Jane Ellen Harrison (1850-1928) affirma une thèse semblable, mais en divisant la déesse en trois aspects: Jeune Fille, Mère, et un troisième non nommé. Sir James Frazer (1854-1941), l’anthropologue bien connu qui fut une influence majeure sur Crowley, parvint entre 1907 et 1914 à la conclusion que l’Europe préhistorique avait vénéré une déesse double, mère et fille à la fois. En 1908, l’archéologue Joseph Déchelette (1862-1914) suggéra que le culte de la Grande Déesse avait été conçu au néolithique en Asie mineure et dans les Balkans avant de se répandre dans l’ensemble de l’Europe. L’effet cumulatif de ces théories donna à l’opinion publique du début du XXème siècle l’impression qu’il était acquis qu’un culte de la Déesse mère avait précédé les cultes polythéistes de l’antiquité. En réalité, Hutton souligne la très grande réserve des spécialistes de la préhistoire de l’époque face à toutes ces théories, qui ne s’accordaient pas facilement avec leurs propres découvertes. En 1939, l’archéologue Leslie Armstrong sembla accomplir une percée majeure en découvrant, lors de fouilles dans le complexe minier de Grimes Grave, dans le Norfolk, une statue de déesse en craie assise sur un autel. Cependant, la rumeur circula dès le départ dans la communauté des archéologues que cette découverte était un faux, ce qui fut montré en 1991 par Gillian Varndell. Hutton observe également que la « conversion » en 1901 de Sir Evans repose sur une mauvaise interprétation d’une découverte pour le coup réelle, et que les plus anciens cultes connus manifestent tous une pluralité de divinités, et non une déesse unique.

[…] between 1840 and 1940 historians and archaeologists had turned neolithic spirituality into a mirror of Christianity, but one which emphasized opposite qualities: female instead of male, earth instead of sky, nature instead of civilization.

Une autre innovation importante due au romantisme fut la réévaluation du dieu Pan, un dieu souvent présenté comme mineur, voir ridiculisé dans les sources antiques, mais qui fut réévalué à partir de 1830 dans la littérature romantique comme une divinité absolument majeure, célébrée sous trois aspects:

  • Une personnification et un gardien de la campagne anglaise, investi de tous les aspects attribués par les romantiques à la nature: « sublime, mystérieux et source d’émerveillement, bienveillant, réconfortant et rédempteur », quasiment un « Jésus vert », mais associé à la nature comme le premier a été associé à la civilisation.
  • Inversement, la ressemblance physique du « dieu cornu » avec le diable a été relevée, dans une perspective critique des normes sociales. Invoqué en ce sens, mi-homme mi-bête, il était le patron de l’inspiration poétique, choquant, menaçant et libérateur.
  • Enfin, il était le libérateur des sexualités interdites (homosexuelles), par exemple célébré par Victor Neuburg (1883-1940), dans le recueil de poèmes The Triumph of Pan (1910). L’amant de Neuburg de l’époque, Aleister Crowley, écrivit à son tour en 1913 son Hymn to Pan, qui célèbre la bisexualité.

A partir des années 1930-1940, la figure de Pan cède sa place dans la littérature anglaise à la figure archétypique du « dieu cornu », contrepoint masculin de la déesse mère. Hutton note cependant que ces deux divinités ont été traitées comme un couple entre les années 1840 et 1940 par divers auteurs.

C) Le mythe des sorcières revisité:

Entre le dix-septième et le dix-huitième siècle, la croyance en la sorcellerie et la magie reflua, et des critiques rationalistes commencèrent à s’élever contre les procès en sorcellerie de la Renaissance et la « superstition » de la croyance en la sorcellerie. Hutton observe cependant que le rationalisme anglais avait une perspective un peu différente de ses contreparties allemande et américaine, et était disposé à penser que tout le poids de la faute ne reposait pas que sur l’Église et les élites, et que, sans pour autant que la magie existe, des sorciers et sorcières avaient pu réellement causer des maux importants en simulant des pouvoirs et en escroquant ou en faisant chanter leurs victimes.

Ethan Doyle White (2024) observe que l’historien Norman Cohn, sur lequel je reviendrai un peu plus bas, a montré que le premier à avoir formulé la théorie, appelée à un grand avenir, suivant laquelle la sorcellerie médiévale et renaissante serait la survivance d’une tradition préchrétienne qui se serait progressivement transformée en satanisme, après avoir été condamnée par l’Église, est Karl Ernst Jarcke (1801-1852), professeur de droit criminel à l’université de Berlin et catholique converti. Hutton y voit une stratégie de sa part pour exonérer les autorités religieuses et civiles, tout en acceptant la non existence de la sorcellerie. Jarcke fut suivi dans cette démarche, foncièrement hostile à cette supposée survivance païenne, par l’historien, également catholique, Franz Mone (1776-1871).

Selon Hutton, les anticléricaux répondirent de deux manières. Le travail des archives d’une part pour réfuter leur thèse, ce que certains firent. Et d’autre part, prendre celle-ci pour argent comptant et renverser les sympathies. C’est ce que fit l’ancien historien (qui perdit sa chaire au Collège de France en 1851 pour des raisons politiques) Jules Michelet (1798-1874) dans son livre La Sorcière (1862). Hutton le décrit comme un « zélote et un évangéliste », qui avait deux cibles, l’Église catholique romaine et la monarchie absolue, et qui détestait les deux périodes où elles avaient selon lui prédominées: le Moyen Âge et l’Ancien Régime. Michelet présenta une image beaucoup positive du culte païen des sorcières que ses deux prédécesseurs, comme une assemblée égalitaire, infusée par l’esprit de liberté et marqué par le respect et la connaissance de la nature. Il voyait dans Satan une survivance d’un dieu païen de la fertilité, Pan ou Priape. Il reconnaissait cependant que ce culte s’était progressivement corrompu et était devenu dégénéré, mais en conséquence de l’infiltration de femmes nobles. Ce livre semble avoir eu une influence à peu près nulle sur ses contemporains, qui semblaient considérer majoritairement la chasse aux sorcières comme une pure superstition.

Deux américains reprirent à leur compte à la fin du XIXème siècle cette théorie de la survivance d’un culte païen des sorcières. La première, la féministe et théosophe Matilda Joslyn Gage (1826-1898) publia en 1893 le livre Woman, Church and State, dans lequel elle reprit la théorie de Michelet et l’associa aux thèses d’une origine matriarcale des sociétés préhistoriques et de la vénération de la Déesse au néolithique. Elle fut également précurseur dans les estimations chiffrées hyperboliques du nombre des victimes des procès en sorcellerie, l’estimant à hauteur de neuf millions. Le second était le folkloriste expatrié en Europe Charles Godfrey Leland (1824-1904). Celui-ci, qui avait en commun avec Michelet son aversion pour l’Église catholique romaine et la monarchie absolue et la fascination pour les beautés du monde naturel, se passionna pour toutes les coutumes qui semblaient maintenir un lien enchanté avec celui-ci: celles des natifs américains, des romani, des cunning folk… En 1886, il fit la connaissance en Italie d’une diseuse de bonne aventure nommée Maddalena, qui accepta de lui transmettre ses connaissances. A partir de leurs échanges, et des témoignages d’autres sources, il publia trois livres: Etruscan Roman Remains (1892), Legends of Florence (1895) et surtout Aradia, or The Gospel of Witches (1899), qui allait devenir l’un des textes les plus influents de la néo-sorcellerie. Ce dernier texte a pour caractéristique principale d’être la retranscription alléguée d’un évangile secret de la religion des sorcières. Ce texte, le Vangelo, s’ouvre sur un mythe: Diane, déesse des ténèbres, s’unit avec son frère Lucifer, dieu de la lumière, et enfante Aradia. Celle-ci est envoyée enseigner la sorcellerie à des victimes de l’oppression des seigneurs féodaux. Avant de se retirer, Aradia enjoint la communauté qu’elle a fondée de se réunir à chaque pleine lune en pleine nature pour vénérer Diane en tant que déesse des sorcières. Ces assemblées incluent des orgies sexuelles et la consommation de gâteaux en forme de croissants de lune, préparés et bénis aux noms de Diane et Caïn, et doivent perdurer jusqu’à la mort du dernier oppresseur. Le reste du livre présente la cosmologie, les rituels et les sorts de cette religion, et le résultat des recherches de Leland sur les traditions locales. Hutton présente trois hypothèses « extrêmes » concernant cette religion: soit elle a bel et bien existé, ce qui contredirait tout ce qui est connu de l’histoire italienne, soit Maddalena a produit un faux pour satisfaire Leland, soit ce dernier a tout inventé. Il précise que des hypothèses moins extrêmes sont possibles, comme l’enjolivement de croyances locales.

La dernière figure majeure de la dissémination dans l’opinion publique de cette croyance en l’existence d’une religion des sorcières qui serait une survivance de croyances préchrétiennes est l’égyptologue Margaret Murray (1863-1963), par ailleurs la première femme a obtenir un poste de lectrice en archéologie au Royaume-Uni. Empêchée de se rendre en Égypte pendant la première guerre mondiale, elle était par ailleurs membre enthousiaste de la Folklore Society, dirigée à l’époque par un partisan de la thèse du culte des sorcières, Sir Lawrence Gomme (1853-1916), et enseignait à l’Université de Londres, où un autre amateur de cette théorie, le mathématicien Karl Pearson (1857-1936), était l’un de ses collègues. Elle a oublié qui lui a en premier suggéré de se pencher sur le sujet des sorcières, mais cet intérêt aboutit à la publication de deux livres qui eurent un impact énorme: The Witch Cult in Western Europe (1921) et The God of the Witches (1931). Au sujet du premier, Marion Gibson (2018) écrit:

Read today, it seems disjointed, haughty and unconvincing. Yet it was a success, especially in later printings after the Second World War. It was the right book at the right time, feeding public interest in alternatives to Christianity as the church’s moral influence waned and countercultural movements grew.

Le premier livre soutenait l’existence d’un culte médiéval de sorcières, regroupées en coven de treize membres, qui adoraient aux cours d’Esbats hebdomadaires et de Sabbats à dates fixes quatre fois dans l’année le Dieu Cornu (même si elle admettait que la Déesse mère ait pu y être vénérée en des temps plus anciens), représenté au cours des cérémonies par un homme déguisé. Des rituels magiques, des sacrifices et des danses y étaient effectuées, et un repas était partagé. Le second livre avait un ton moins universitaire, plus grand public, et dressait de nombreux rapprochements historiques, qui allaient de Robin des bois à l’art paléolithique (Ethan Doyle White 2016).

La plupart des universitaires spécialistes du sujet « ignorèrent poliment » (Marion Gibson 2018) ses conclusions, même si certains critiquèrent sévèrement sa tendance à détourner ses citations de leur contexte historique, comme W. R. Halliday (1886-1966) (Hutton 1999). Cependant, en 1975, l’historien Norman Cohn (1915-2007) prit à bras le corps le sujet, et démolit complétement, dans son livre Europe’s Inner Demons: An Enquiry Inspired by the Great Witch-Hunt, le travail de Margaret Murray. Il réfuta complètement la thèse de l’existence de sorcières au Moyen Âge, et attribua les procès en sorcellerie à la diabolisation de groupes minoritaires mais complètement innocents de ce dont ils étaient accusés, comme les juifs, les cathares ou les Templiers. La sorcellerie était un « culte imaginaire » destiné à justifier des persécutions.

D) Magie cérémonielle et magie populaire:

Dernier élément de contexte à comprendre avant d’aborder la naissance de la néo-sorcellerie proprement dite: la pratique de la magie au milieu du XXème siècle au Royaume Uni.

Premier point à prendre en compte: l’apparition et la multiplication à partir du XVIème siècle en Europe de sociétés secrètes, dont les plus célèbres sont les différentes obédiences maçonniques ou encore les organisations d’inspiration rosicrucienne. Ces organisations avaient souvent pour points communs de s’organiser en loges, d’accueillir les nouveaux venus par une cérémonie initiatique, et de les faire progresser dans leur appartenance aux travers de degrés, acquis par la pratique de divers rites et la méditation de divers symboles.

Second point à prendre en compte, l’essor de la magie cérémonielle au milieu du XIXème siècle. L’oeuvre fondatrice du genre est Dogme et Rituel de la Haute Magie (1854-1856), dont l’auteur est Éliphas Lévi (Alphonse-Louis Constant 1810-1875). Celui-ci voit dans la magie, non pas une superstition archaïque mais une approche qui occupe une position médiane entre science et religion et qui est susceptible de dépasser leurs oppositions. Il adopte une perspective pérennialiste, qui au travers des différentes traditions occultes et religieuses cherche à percevoir une vérité commune et universelle. L’une des clés de déchiffrement de cette réalité est la kabbale, qu’il détache de ses origines religieuses hébraïques et même de sa relecture chrétienne humaniste, et qu’il est le premier à associer aux vingt-deux lames majeures du tarot de Marseille. Il est également pionnier dans l’interprétation occultiste du pentagramme (qui devint plus tard le symbole de la Wicca), de l’interprétation du pentagramme inversé comme un symbole sataniste, et de la représentation de Baphomet comme un homme bouc androgyne (dans les minutes des procès des Templiers, celui-ci était généralement décrit sous la forme d’un chat noir ou d’une tête tranchée).

En 1887, trois franc maçons, par ailleurs membres de la Societas Rosicruciana in Anglia, William Robert Woodman (1828-1891), William Wynn Westcott (1848-1925), et Samuel Liddell Mathers (1854-1918), fondèrent la première loge de l’Ordre Hermétique de la Golden Dawn. Doctrinalement, cette organisation était très syncrétique, reprenant le travail d’Éliphas Lévi et le croisant avec des inspirations égyptiennes, théosophiques, rosicruciennes etc. Les degrés d’initiation étaient inspirés des dix sephirot de l’arbre de vie de la kabbale. La synthèse des différents éléments s’organisait autour d’un système complexe de correspondances. Plusieurs membres effectuèrent en amateurs un énorme travail de traduction et d’édition de grimoires ésotériques du Moyen Age et de la Renaissance, notamment Mathers et le catholique Arthur Edgar Waite (1857-1942), par ailleurs co-auteur du jeu de tarot divinatoire actuellement le plus vendu au monde. Quoique ses membres étaient peu nombreux, beaucoup d’entre eux étaient des artistes avec une influence culturelle future importante, notamment le futur prix Nobel William Butler Yeats (1865-1939) et les romanciers Arthur Machen (1863-1947) et Algernon Blackwood (1869-1951). L’organisation comportait également plusieurs médecins parmi ses membres.

En 1900, un conflit opposant la plupart des membres à Mathers et au jeune Aleister Crowley (Edward Alexander Crowley 1875-1947) provoqua un schisme. Après son départ de la Golden Dawn, celui-ci voyagea de par le monde, et s’initia au yoga en Inde. Les 8, 9 et 10 avril 1904, il fut selon ses dires contacté au Caire par une entité surnaturelle, Aiwass, et rédigea sous sa dictée le Livre de la Loi (Liber Al Legis). Le contenu de celui-ci l’amena à fonder une nouvelle religion, le thélémisme. Celle-ci appelait chacun de ses membres à trouver sa Vraie Volonté, qui ne s’identifie pas avec les désirs individuels conscients mais à une forme de destinée transcendante quoique propre à chaque individu. Au contraire, il condamna sous le nom de magie noire l’usage de la magie pour la satisfaction de ses seuls désirs. Contrairement à une opinion répandue, il n’était pas sataniste, mais il influença ce dernier. Peut-être inspiré par le dispensationnalisme de son éducation darbyste, il croyait en l’avènement apocalyptique d’un nouvel Éon, l’Éon d’Horus. Entre 1900 et 1909, sa pratique de la magie énochienne l’amena à entrer en contact, dans des visions qu’il relate dans The Vision and the Voice (liber 418), avec Babalon, la femme écarlate de l’Apocalypse selon Saint Jean. Contrairement à la plupart des membres de la Golden Dawn, il était hostile au christianisme et volontiers blasphématoire.

Parallèlement à la magie cérémonielle, urbaine et pratiquée majoritairement par des hommes et des femmes éduquées et bien situées dans l’échelle sociale, il existait à la même époque au Royaume Uni une magie populaire et rurale. Depuis le Moyen Âge, des personnes connues sous le nom de « cunning folk« , « wise men » ou « wise women » proposaient contre rémunération différents services magiques, allant de soins médicaux à des exorcismes. Il existait également toutes sortes d’astrologues et de diseurs de bonne aventure, et même, à partir du XIXème siècle, des sociétés de magiciens populaires inspirées dans leurs structures de la franc maçonnerie, telles que the Horseman’s word ou the Toadmen (Ethan Doyle White 2016). Selon Hutton (1999):

It is an irony that, by contrast, many modern pagan witches identify themselves much more closely with traditional cunning craft, and yet, despite some linkages (which will become plain later), in their case the differences are much greater than the similarities. They have much more in common with the stereotypical images of witches in nineteenth-century popular culture; the very beings who were regarded as the natural enemies of the charmers and cunning people, representing the opposite aspect of magic.

II) L’essor et la dissémination de la Wicca:

A) L’émergence de la Wicca:

Gerald Brousseau Gardner (1884-1964), après une carrière passée dans les colonies comme fonctionnaire, prit sa retraite en 1936 et s’installa dans une région connue sous le nom de New Forest, située au sud de l’Angleterre. Au cours de sa carrière, après avoir été brièvement membre d’une loge maçonne, il avait fréquenté un peuple autochtone de Bornéo appelé les Dayak, qui lui ont selon lui inspiré sa croyance dans « la naturalité de l’occulte », puis avait muté en Malaisie où il s’était passionné pour la magie locale, et notamment l’usage du couteau kris (Ethan Doyle White 2016). Une fois retiré dans le Hampshire, il rejoint rapidement le Rosicrucian Theatre, à la fois pour s’occuper et se socialiser, et par intérêt commun pour l’ésotérisme. Ce théâtre (Ethan Doyle White 2024) était la propriété de the Rosicrucian Order Crotona Fellowship, fondé en 1911 par George Sullivan (1890-1942). Quoique trouvant certaines de leurs affirmations ridicules et leur intérêt pour l’occultisme superficiel, il remarqua un petit groupe qui semblait sortir du lot et avec qui il sympathisa. En 1939, ils l’invitèrent, selon ses dires, dans la demeure d’une certaine Dorothy Clutterbuck (1880-1951), qu’il présente comme la dirigeante d’un coven de sorciers, qui donc l’initièrent lors de cette rencontre. Sans développer outre mesure, Gardner indique que les rituels de ce coven s’effectuent skyclad (nu), ce qui ne dérange aucunement le nudiste de longue date qu’il est, et qu’il aurait réalisé à l’été 1940 un rituel appelé « Cone of Power » pour empêcher l’armée nazie d’envahir la Grande Bretagne. L’existence historique de ce coven est sérieusement mise en doute par les spécialistes de la Wicca (Ethan Doyle White 2024, Hutton 1999) et il est très regrettable que le rapport de la Miviludes de 2021, dans son chapitre sur le féminin sacré (page 118 note 204) affirme sans se poser de questions:

Créée en 1939 par Gérald BROUSSEAU GARDNER, cette « nouvelle sorcellerie moderne » serait largement inspirée des tenants du satanisme et de la sphère occultiste pour les croyances, avec utilisation de rites et objets de type maçonnique, notamment le pentagramme.

Ce type d’approximation grossière dans un rapport officiel, malheureusement pas un cas isolé, tend à décrédibiliser l’institution et sa démarche et rend difficile de prendre au sérieux ses mises en garde.

En mai 1947, Gardner, qui s’est installé à Londres après la guerre, fait la connaissance de Crowley, à qui il rend visite à plusieurs reprises jusqu’à la mort de ce dernier en décembre de la même année, et il reçoit l’initiation de l’Ordo Templi Orientis. Il a pu laisser entendre que Crowley avait rédigé lui-même certains rituels de la Wicca, ce qui est contesté par Ronald Hutton. Les journaux personnels de Crowley révèlent qu’il était totalement inintéressé par une religion des sorcières, principalement par pure misogynie. Par contre, une thèse de doctorat récente (Lisa Crandall 2013) analyse la première version du Book of Shadows, et démontre l’influence initiale écrasante de l’oeuvre de Crowley dans la rédaction de cette dernière. Il semble donc que la magie cérémonielle ait exercé une influence beaucoup plus importante que la magie rurale dans la formulation originelle de la sorcellerie wiccane (Gardner ne parle, au passage, jamais de Wicca mais du « Old Craft » ou de la « Wica » avec un seul « c »). Cela se retrouve dans des textes plus récents. Ainsi le premier rituel présenté dans Rêver l’Obscur (Starhawk 2015) ressemble à s’y méprendre à un rituel mineur de bannissement du pentagramme remanié, donc un héritage direct de la Golden Dawn. Hutton note cependant quelques différences notables avec Crowley, au niveau des armes magiques. La coupe est remplacé par deux couteaux, l’un à manche blanc et l’autre à manche noir, inspirés de La Clavicule de Salomon, et des cordes sont ajoutées, « comme symboles de l’imposition de la volonté du sorcier/de la sorcière ». Gardner donne au couteau à manche noire, qu’il appelle athame, une importance toute particulière et le qualifie de « vraie arme de la sorcière ». Hutton avance deux hypothèses: Gardner a soit été inspiré par des traditions populaires irlandaises, soit, grand collectionneur de couteaux rituels et notamment de kris malaisiens, il a décidé de créer un équivalent pour la religion des sorcières. Gardner présente le Book of Shadows comme un journal propre à chaque sorcière, qui y reporte les sorts qu’elle utilise, comme une sorte de recueil de recettes. A sa mort, le Book of Shadows personnel de Gardner, intitulé Ye Bok of Ye Art Magical, fut retrouvé dans ses affaires personnelles par le poète wiccan Aidan Kelly (b.1940).

Après son retour à Londre, Gardner reçut l’initiation de différentes traditions ésotériques, y compris chrétiennes Mais il commença de plus en plus à se présenter comme un sorcier. Il collabora à partir de 1950 avec le réalisateur et sorcier néopaïen Cecil Williamson (1909-1999) pour ouvrir un musée appelé “the Folklore Centre of Superstition and Witchcraft”, renommé l’année d’après the Museum of Magic and Witchcraft. Gardner jouait le rôle du sorcier local (Ethan Doyle White 2016). En juin 1951, un événement très important se produisit: l’abrogation du Witchcraft Act de 1736. 

Cette loi condamnait l’acte de “prétendre” pratiquer la sorcellerie, non pas comme une pratique avec une efficacité réelle, mais comme une escroquerie. Elle fut remplacée par le Fraudulent Medium Act, qui s’efforce de distinguer entre les médiums qui sont sincères et ceux qui trompent délibérément leur clientèle (Marion Gibson 2018). Un mois plus tard, le musée de Gardner et Williamson ouvrait publiquement, et Gardner déclarait publiquement à la presse sa qualité de sorcier. En 1954, il publiait un livre, Witchcraft Today, préfacé par Margaret Murray, où il ne se présentait pas d’ailleurs comme un sorcier mais comme un anthropologue, et où il reprenait l’essentiel des thèses de cette dernière, ainsi que l’allégation de Gage suivant laquelle neuf millions de sorcières auraient péri à l’issue des procès en sorcellerie. 

La religion des sorcières telle que présentée par Gardner reprenait un certain nombre des affirmations de Murray. Par exemple, sa pratique s’organisait autour du cycle des saisons et les rituels étaient nommés Esbats et Sabbats. Certains éléments étaient cependant distincts. Les rituels se pratiquaient nus. La religion était duothéiste, et, sans doute influencée par Aradia, vénérait le Dieu Cornu et la Déesse Mère. La croyance en la réincarnation, ainsi qu’en l’efficacité de la magie, était affirmée. La religion s’organisait en coven, qui reprenaient une structure d’inspiration maçonnique, avec une initiation et des degrés.

Même s’il est clair à ce stade que la « religion des sorcières » ne correspondait vraisemblablement pas à une tradition secrète qui remonterait à une période pré-chrétienne, Hutton formule une remarque très intéressante:

Even if he had compiled the rituals himself and founded the first modern pagan coven, however, it would still not be wholly just to describe him as having ‘invented’ or ‘made up’ modern pagan witchcraft. In religious terms, it might be said that he was contacted by a divine force which had been manifesting with increasing strength during the previous two hundred years, and that it worked through him to remarkable effect. A secular way of saying the same thing, more commonly found among historians, is that cultural forces which had been developing for a couple of centuries combined in his emotions and ideas to produce a powerful, and extreme, response to the needs which they represented. It is the capacity, or destiny, to function in this sort of way that makes certain human beings especially significant in the historical record. I would emphasize again, however, that it has not been proven here that he did in fact fulfil such a role. In the last analysis, the old rascal is still in charge of the early history of his movement.

En 1952, Gardner commença à correspondre avec une certaine Doreen Valiente (1922-1999). Celle-ci, plus tard surnommée « la Mère des Sorcières » (elle détestait ce surnom), eut une importance considérable dans l’évolution de la Wicca. Initiée en 1953, elle devint rapidement la Grande Prêtresse et la figure publique du coven. Elle s’aperçut assez vite de l’influence de Crowley sur le Book of Shadows:

As time went on, I had in practice become Gerald’s High Priestess. He had got over his discomfiture at realizing that I could spot all the Crowley material in the rites we used. He explained this to me by saying, firstly, that as the holder of a Charter from Crowley himself to operate a Lodge of the OTO, he was entitled to use it; secondly, that the rituals he had received from the old coven were very fragmentary and that in order to make them workable he had been compelled to supplement them with other material. He had felt that Crowley’s writings, modern though they were, breathed the very spirit of paganism and were expressed in splendid poetry. That was why he had used them. (cité par Philip Heselton 2016)

Après avoir obtenu l’accord de Gardner, Valiente entrepris de réécrire de nombreux passages du Book of Shadows et rituels, dont la fameuse Charge de la Déesse, en expurgeant au maximum l’influence de Crowley et en maintenant celle de Leland, qu’elle jugeait plus authentique.

Elle se brouilla avec Gardner, en 1957, ce qui provoqua un schisme. Le noeud du désaccord était lié à la violente campagne de presse qui était menée au Royaume Uni contre la Wicca, l’accusant d’être une secte satanique. Doreen Valiente souhaitait plus de prudence dans la communication publique. Gardner était d’opinion inverse. Deux factions se formèrent autour de ce désaccord. Valiente proposa un règlement du coven intitulé « Proposed Rules of the Craft« , destiné à contrôler la communication. Gardner riposta avec un autre texte, the Wiccan Laws, qui limitaient les prérogatives de la Grande Prêtresse. Valiente et ses alliés quittèrent le coven.

Valiente continua son investissement dans la Wicca tout au long de sa vie (et se réconcilia avec Gardner avant la mort de ce dernier en 1964). Elle publia de nombreux articles et livres et fit des recherches sur l’histoire de la sorcellerie. Les contributions que je retiens principalement sont les suivantes:

  • attachée au féminisme et aux droits des minorités sexuelles, elle lia ces causes à son engagement de sorcière. Ainsi, alors que Gardner s’opposait à l’initiation d’homosexuels, Valiente renversa cette interdiction. Curieusement, elle milita quelques mois au début des années 1970 dans les partis d’extrême-droite the National Front et the Northern League, avant de les quitter sur la base de désaccord sur ces sujets.
  • Elle se convainquit de la validité des spéculations sur l’ère du Verseau et sur Gaïa, qu’elle défendit dans son livre Witchcraft for Tomorrow (Doreen Valiente 1978).
  • Lors de sa participation au Pagan Front, un groupe de défense des droits des païens, au début des années 1970, elle formula un « Credo Païen » qu’elle appela aussi « les trois points de la triade »: 1) une éthique ainsi formulée: « fais ce que tu veux, tant que cela ne blesse personne », aussi appelé « Rede » (conseils), 2) l’affirmation de la réincarnation et du karma (reformulé comme « loi du triple retour » par le sorcier Raymond Buckland), 3) « l’amour et la révérence pour la Nature, conçue comme l’interaction entre des forces complémentaires, symbolisées par le Masculin et le Féminin, le Dieu Cornu et la Déesse de la Lune ». Elle proposa aussi comme symbole vestimentaire l’ankh égyptien (Philip Heselton 2016).

Enfin, à côté de la Wicca gardnerienne, une tradition concurrente s’est réclamée de la Wicca à la même époque au Royaume Uni: la Wicca alexandrienne. Elle fut fondée par Alex Sanders (1926-1988), le « Roi des Sorcières ». Bisexuel et issu d’un milieu populaire et de gauche, contrairement à Gardner qui était aisé, de droite et foncièrement homophobe, il soutenait avoir été initié dans son enfance dans une tradition wiccane par sa grand-mère. Après différentes entreprises ésotériques en solitaire, il entendit parler de la Wicca gardnerienne en 1961 et tenta d’obtenir auprès de la prêtresse Patricia Crowther (b. 1927) l’initiation, sans succès. Néanmoins, il s’auto-proclama sorcier et effectua en public un rituel, davantage inspiré du Livre des Morts égyptien que de la Wicca. Il réussit par la suite en 1963 à obtenir l’initiation dans un coven gardnerien, et après avoir obtenu le troisième degré, fonda sa propre tradition, treès proche dans le contenu de celle gardnerienne mais qu’il déclara tenir de sa grand-mère (Ethan Doyle White 2016).

B) La Wicca américaine et les traditions féministes et LGBT:

Les principaux introducteurs de la Wicca aux États-Unis sont Raymond (1934-2017) et Rosemary Buckland, qui fondèrent un coven gardnerien à Long Island en 1963. Ils y initièrent et formèrent 20 Grandes Prêtresses, qui à leur tour répandirent dans tout le pays la tradition (Ethan Doyle White 2016). Cependant, de façon plus marginale, la Wicca gardenerienne arriva sur le continent américain par plusieurs autres personnes. Par ailleurs, d’autres traditions ne se réclamant pas de la filiation gardnerienne émergèrent parallèlement. Un dénommé Victor Henry Anderson (1917-2001), qui disait avoir reçu une initiation à neuf ans, cofonda après avoir lu Witchcraft Today de Gardner, la tradition Feri, qui incorporait des influences très diverses, inspirées du vaudou haitien, de traditions hawaïennes et galloises, ou encore plus tardde la tradition alexandrienne. Raven Grimassi (Gary Charles Erbe 1951-2019), après avoir été membre de la Wicca dans les années 1969, développa 10 ans plus tard la tradition aradiane, se réclamait de la stregheria italienne, et se fit un ardent défenseur de la thèse de la religion des sorcières même après qu’elle fut discréditée universitairement.

Ethan Doyle White (2016) souligne que les premiers wiccans étaient majoritairement blancs, hétérosexuels, issus des classes moyennes, et directement influencés par les très conservateurs pionniers de la magie cérémonielle anglaise (Mathers, Crowley etc.). En clair, ils étaient politiquement de droite. Cela commença à changer dans les années 1960 aux États-Unis (avec un retour d’influence, notamment de Starhawk, au Royaume Uni: cf. Shai Feraro 2020). Cependant, il note, en citant l’historien spécialiste des Pagan Studies Chas Clifton, que les wiccans de gauche n’ont pas supplanté les wiccans de droite, mais ont coexisté avec eux, la communauté étant plus diverse qu’on ne le croit en France, et comportant aussi bien des éco féministes que des Républicains membres de la NRA. 

Il faut bien comprendre que l’intérêt pour la religion des sorcières ou les estimations hyperboliques dans la lignée de Gage des victimes de procès en sorcellerie, pour inexactes qu’elles soient historiquement, n’étaient pas juste une lubie d’occultistes, mais quelque chose de tout à fait important pour les féministes de la seconde vague. Une autrice aussi majeure qu’Andrea Dworkin (1946-2005) défendit dans Woman Hating (1974) et la thèse de Murray de la sorcellerie comme survivance païenne, et la thèse d’un “gynocide” de neuf millions de sorcières. Mary Daly (1928-2010), également une féministe considérable, glosa à sa suite dans Gyn/Ecology: The Metaethics of Radical Feminism (1978) sur les “Burning Times” et la “fraternité secrète gynocidaire” (Ethan Doyle White 2024). Avant les textes de ces deux autrices, une éphémère (1968-1969) tentative de synthèse de archétype de lla sorcellerie et du militantisme féministe, WITCH, avait été tentée. Cependant, Hutton souligne que c’est à la fin des années 1970, à la suite des textes sus-cités, que le mélange commença à prendre. Il note cependant que l’invocation de la figure des sorcières par WITCH, Dworkin ou Daly n’avait rien de religieux.

Une exception était Zsuzsanna Budapest (Zsuzsanna Mokcsay b. 1940) qui fonda en 1971 le Susan B. Anthony coven, d’après le nom d’une célèbre suffragette, et avec lui la tradition dianique. Bien qu’intégrant des éléments de la Wicca gardnerienne, elle s’en distinguait par une théalogie centrée sur la seule Déesse. De plus, seules des femmes cisgenres étaient acceptées parmi ses membres. Controversée à l’époque sur sa droite dans la Wicca pour sa « diabolisation » des hommes et son monothéisme centré sur la Déesse, Elle l’est aujourd’hui sur sa gauche pour sa transphobie viscérale.

Mais la plus brillante et influente fusion entre la Wicca et le féminisme de seconde vague fut l’oeuvre de Starhawk (Myriam Simos b. 1951). Elle rejeta à l’adolescence son éducation juive orthodoxe en raison de ses aspects patriarcaux, s’intéressa étudiante à la sorcellerie, et intégra un coven wiccan afin d’en apprendre plus. Elle rencontra Budapest au début des annnées 1970, et fut initiée quelques années après par Victor Anderson dans la tradition Feri (Ethan Doyle White, 2024).

Elle publia The Spiral Dance: A Rebirth of the Ancient Religion of the Great Goddess (Starhawk 2021), en 1979, qui fut un énorme succès, de nos jours encore, « une oeuvre de théalogie poétique » suivant ses propres mots. Hutton qualifie ce livre d' »intoxicant », quelque peu évasif sur les aspects théalogiques et la magie, mais de la « très grande poésie ». Comme le relève Ethan Doyle White (2016), il note que ce livre a remplacé Witchcraft for Today de Gardner comme modèle pour toutes les aspirantes sorcières, et qualifie Starhawk d' »écrivaine d’un talent remarquable… Si parfaite est l’expression de ses pensées et si marqué est son génie pour l’aphorisme ».

Anarchiste et militante écoféministe (le mouvement créé par Françoise d’Eaubonne 1920-2005, par ailleurs membre d’honneur du CCMM), elle multiplia, à rebours du cliché de l’occultiste individualiste, les actions politiques et les manifestations écologiques ou en défense des droits indigènes, ce qui lui valu d’être arrêtée plusieurs fois.

Elle publia en 1982 Rêver l’Obscur (Starhawk 2015) qui fusionnait ses convictions religieuses et son militantisme, et comportait un long appendice sur les « Burning Times« . Elle a fondé la tradition Reclaiming, qui mêle rituels wiccans et activisme politique.

Féministe de la seconde vague, habituée à identifier le genre et la sexuation biologique (le célèbre « sortilège pour être amie avec son utérus » vient de Spiral Dance, page 314 de l’édition française), elle s’est pourtant efforcée de se remettre en cause et de prendre en compte les revendications transgenres. Ainsi, dans les notes de la réédition de 1999, elle écrit (page 528 de l’édition française):

La polarisation entre féminin et masculin. Une nouvelle fois, disons que cette vision du monde a été contestée ces vingt dernières années dans la baie de San Francisco, avec nos vibrantes communautés queer, lesbiennes, bisexuelles et transexuelles, qui ont joué un grand rôle dans la tradition Reclaiming.

La polarité existe absolument dans la nature au niveau atomique, dans la danse d’attraction entre les protons et les électrons-cependant essayer d’identifier l’un ou l’autre comme étant mâle ou femelle serait complètement idiot. […]Plutôt qu’un univers simple, à deux pôles, nous ferions mieux de considérer qu’un réseau de forces et d’énergies portent le cosmos dans une tension dynamique.

Ou encore (cité par Pam Grossman 2021 page 226):

Récemment nos compatriotes transgenres et leurs amis ont bruyamment bousculé nos convictions binaires. Ce type de remise en cause est très important-il nous permet de voir le monde autrement, de réévaluer notre système de pensée et d’approfondir notre entendement du Mystère.

Ce qui ne l’a malheureusement pas empêché en 2018 d’écrire un texte tout à fait malvenu et catastrophique, appelant à une « trêve » entre trans et TERF. Mais elle fait toujours beaucoup mieux que Christine Delphy, qui est ouvertement transphobe alors qu’elle a littéralement écrit le livre sur le genre.

Il est également dommage qu’elle soit parfaitement silencieuse sur les critiques adressées depuis plusieurs décennies à la thèse de la religion des sorcières et à celle des « burning times« .

Je comprends et respecte par ailleurs complètement qu’on puisse préférer des approches plus traditionnelles de militantisme politique, être gêné par l’éco spiritualité ou a fortiori par la magie, ou être pour le nucléaire.

Pour autant, j’ai du respect pour ses qualités d’écriture et son engagement, et je suis assez fâché de la manière dont elle est caricaturée en France comme « essentialiste » par des personnes qui ne l’ont jamais lue. Elle ne mérite pas à mon avis une telle opprobre, et encore moins de voir qualifier son oeuvre d' »appropriation du féminisme par des dérives sectaires » (rapport de la Miviludes de 2021) même si de telles dérives existent sans doute dans certains coven ou de la part de certaines sorcières.

Je reviendrai en conclusion sur la polémique du Féminin sacré.

Bien que sa théologie soit initialement construite suivant une polarité hétéronormative, la Wicca attira aussi, dans le cadre du mouvement de d’émancipation des homosexuels qui suivit les émeutes de Stonewall en 1969, de jeunes homosexuels et bisexuels qui trouvèrent un refuge dans cette nouvelle religion. En 1977, un jeune new yorkais, Eddie Buczynski (1947-1989), qui finit par décéder du sida, initié dans la tradition gardnerienne, fonda une tradition exclusivement mâle, la tradition Minoenne, inspirée des récits archéologiques sur la prêtrise crétoise antique, et adopta la déesse Rhéa et le minotaure comme divinités tutélaires. Il voulait (Ethan Doyle White 2016) « utiliser la religion comme un outil pour guérir les cicatrices mentales et émotionnelles contractées par beaucoup d’hommes gays dans un environnement hostile de façon écrasante ». Deux de ses amies lesbiennes, Ria et Carrol (je n’ai que leurs prénoms) fondèrent en 1978 la Sororité Minoenne, qui promouvait l’homoérotisme mais acceptait cependant des femmes hétérosexuelles parmi ses membres. En 1978, Arthur Evans (1942-2011) publia Witchcraft and the Gay Counterculture, qui reprenait les thèses de Murray mais voyait dans les prêtres de l’ancienne religion des shamans gays. 1979 vit l’émergence du mouvement Radical Faerie, qui n’était pas wiccan mais était influencé par Starhawk (Ethan Doyle White 2016).

C) Sorcières solitaires, apparition d’internet et mouvement des Teen Witches:

Telle que conçue initialement, la religion wiccane demandait de ses membres l’appartenance à un coven, qui s’obtenait par l’initiation. La publication de nombreux livres aisément accessibles démocratisa progressivement la Wicca, avec l’inconvénient que la distance géographique entre membres de coven devint plus importante et créa des situations d’isolement (Ethan Doyle White 2016 ainsi que tout ce qui suit). Une solution apportée à ce problème fut l’essor des festivals. Un large éventail de livres apprenant à devenir wiccan fut publiés. L’auteur de loin le plus influent fut Scott Cunningham (1956-1993), qui est le principal responsable d’un phénomène nouveau: l’émergence des « sorcières solitaires ». D’origine méthodiste, initié dans un coven en 1973, il publia plusieurs livres, dont deux qui eurent un retentissement énorme, et furent des best sellers de l’éditeur ésotérique Llewellyn Publishing: La Wicca : Guide de pratique individuelle en 1988 (Scott Cunningham 2013) et Vivre la Wicca – Guide avancé de pratique individuelle en 1993 (Scott Cunningham 2015).

Le phénomène des sorcières solitaires, qui s’auto-initiaient avec des livres et des recherches internet, n’étaient membres d’aucun coven et avaient des pratiques et un usage de leurs sources d’information souvent particulièrement syncrétique et éclectique, fut largement accueilli avec défiance et mépris par les wiccans plus classiques (les “BTP”: British Traditional Path) qui tournèrent en dérision les “fluffy bunnies”, les considérant comme des amatrices (il y avait beaucoup de jeunes filles) superficielles, sans vraies connaissances ni spiritualité, qui cédaient à un effet de mode et à l’engouement pour des fictions télévisuelles. Des batailles firent rage pendant plusieurs décennies sur internet, par forum ou blogs interposés. 

Internet justement. Comme toutes les religions et systèmes de pensée minoritaires, la Wicca bénéficia très grandement de l’apparition d’internet. Ethan Doyle White (20216) relève la création en 1996 du site The Witches’ Voice, de plusieurs e-zines comme The Wiccan/Pagan Times et de diffusion de fichiers audio et vidéo. Tout cela favorisa tant la prolifération de la Wicca que l’information et la prise de contact des curieux et curieuses. Il note aussi que pour beaucoup de wiccans et plus largement de païens, internet apparaissait à l’époque comme un « monde magique » (pensez, si vous connaissez, aux Adeptes du Virtuel dans le jeu de rôle Mage L’Ascension (1993), fortement marqué par des influences occultistes, et à la figure du techno païen). Ainsi, des temples et des autels en ligne furent érigés. Au risque, pour une religion initialement « de la nature », de perdre la signification initiale de ses rituels.

Mais le phénomène le plus marquant des années 1990 fut l’émergence de la première vague des Teen Witches, ou « génération Charmed« . Les films, comme Les Sorcières d’Eastwick (1987), ou les séries, comme Sabrina L’Apprentie Sorcière (1996-2006) avec pour sujet principal les sorcières, se multiplièrent. Certains, qui fut d’énormes succès, se référaient explicitement à la Wicca, comme Buffy contre les vampires (1997-2003), ou de façon encore plus marquée Dangereuse Alliance (1996) et Charmed (1998-2006) qui décrivaient les sorcières comme de jeunes filles belles, fortes et puissantes, qui pouvaient servir de modèles à des adolescentes. Le succès au début des années 2000 des romans et films Harry Potter et des films tirés du Seigneur des Anneaux, quoique non liés à la Wicca, accrurent encore l’intérêt pour la magie. Toutes les personnes, notamment adolescentes ou jeunes adultes, à qui ces oeuvres de culture populaire avaient donné l’envie de s’intéresser à la Wicca, ou plus largement à l’ésotérisme ou au paganisme, trouvèrent largement de quoi faire, en tout cas dans les pays de langue anglaise, entre l’offre en librairie et internet, et le nombre de wiccans s’accrut notablement entre le milieu des années 1990 et le milieu des années 2000 (sur les teen witches au cinéma et à la télévision à partir des années 1990, lire Miranda Corcoran 2022. Cependant, la vague reflua fortement vers 2007. Ethan Doyle White (2016) mentionne les spécialistes du paganisme Peg Aloi et Hanna E. Johnston, qui attribuent ce reflux au vieillissement des teen witches et à l’arrêt de la diffusion des grandes séries de sorcières comme Buffy et Charmed. Il cite également, tout en lui donnant tort, le sociologue des religions James R. Lewis, qui ne voit dans le phénomène des teen witches qu’une mode passagère sans réel impact.

Ethan Doyle White note que c’est à la même époque que la Wicca commença à se répandre au delà des pays de langue anglaise, avec plus ou moins de succès. En France, et là c’est moi qui commente, une organisation avec un contenu doctrinal et des pratiques atypiques, la Wicca Luciférienne, connut un épisode tragique en 1995 lorsque ses trois dirigeants se suicidèrent collectivement. Cette affaire eut un certain retentissement national à l’époque, et donna à plusieurs militants contre les dérives sectaire l’impression que la Wicca était quelque chose d’identique au luciférisme, et une composante du satanisme. D’où certaines analyses parfois fantaisistes, comme par exemple dans le guide de la Miviludes de 2006 Le Satanisme: Un Risque de Dérive Sectaire, par Jacky Cordonnier, ou encore le livre Le Retour du Diable (Editions Golias, 1997) par Paul Ariès. Cependant, cette organisation perdure encore de nos jours. Selon Athenos Orphée (2018), le groupe parisien initial aurait été dispersé à la mort des fondateurs, mais trois groupes perpétuèrent son héritage: le coven Kernunnos, situé en Belgique et fondé par un homme se faisant appeler Anubis, et qui disparut à la mort de ce dernier, le Cercle Abraxas de Raveneros-Apophis, et le Sanctuaire, également situé en Belgique et fondé par Athenos Orphée (Olivier Michaud) lui-même.

D) La Wicca rattrapée par l’Histoire:

Ethan Doyle White (2024) rappelle qu’il y a eu dans les années 1960-1970 une révolution historiographique dans l’étude universitaire des sorcières, dont Cohn est un exemple mais pas le seul, qui montra et l’inexistence d’un culte médiéval organisé des sorcières, et le simplisme des interprétations rationalistes des XVIIIème et XIXème siècle des procès en sorcellerie. Plusieurs livres furent publiés en ce sens, et dès le début des années 1980, beaucoup de wiccans, notamment au Royaume uni et dans les couches les plus éduquées, prirent conscience que « l’Ancienne Religion » était en fait une nouvelle religion. Les réactions furent diverses. Tant l’anthropologue Tanya Luhrmann que Ronald Hutton rencontrèrent dès la fin des années 1980 des covens de wiccans qui présentaient la religion des sorcières comme une erreur historique mais comme une vérité métaphorique ou mythique.

Mais le révélateur fut la parution du livre de Ronald Hutton The Triumph Of The Moon en 1999, qui tout en étant par certains aspects respectueux de la Wicca, était proche des thèses de Cohn et réfutait l’essentiel des affirmation de Murray et Gardner. Certains wiccans, attachés aux thèses de Murray, prirent très mal cette parution et la critiquèrent, parfois violemment. Ainsi, un Grand Prêtre néo-zélandais de la tradition alexandrienne, Ben Whitmore, publia en 2010 une violente charge: Trials of the Moon: Reopening the Case for Traditional Witchcraft. Hutton répondit la même année (Hutton 2010). De manière générale, le livre de Ben Whitmore ne semble pas avoir ébranlé significativement (sur le fond sinon la forme) l’université, ni même la communauté wiccane dans son ensemble. Raven Grimassi réagit également de manière hostile (Ethan Doyle White 2024).

D’autres ignorèrent, à ma connaissance, purement et simplement le problème (Starhawk, sauf erreur de ma part).

Certains tentèrent de relever le défi posé de manière moins dramatique. Parfois (comme Whitmore d’ailleurs) en se référant à l’historien Carlo Ginzburg (b. 1939), même si la religion des sorcières de Gardner et Murray ne ressemble pas aux Benandanti.

Dans un livre (qui ne me convainc pas personnellement mais j’en reconnais l’intérêt), Sorita d’Este et David Rankine (2016) proposèrent cinq « conclusions » possibles sur « les origines de la magie wiccane » (déplacement sémantique à mon sens par rapport à la *religion* des sorcières):

  1. « la tradition wiccane poursuit la tradition des grimoires »
  2. « la tradition wiccane poursuit un système victorien de magie cérémonielle »
  3. « La tradition wiccane a été créée par Gerald Gardner et ses associés »
  4. « la tradition wiccane est ce qui reste d’un système de magie populaire britannique »
  5. « la tradition wiccane est la forme ultime d’une tradition de sorcellerie européenne, qui a ses racines dans l’antiquité gréco-romaine »

Selon eux, 5 est irréaliste et doit être abandonnée. 4 est très improbable.Pour ce qui est de 3, Gardner aurait de manière très vraisemblable été initié dans une tradition existante, qu’il aurait enrichi. 2 est une possibilité sérieuse, même si Crowley n’a pas été directement impliqué dans la création de la Wicca. 1 doit être considérée sérieusement, et la Wicca serait le fruit d’une tradition remontant au minimum au XIIIème siècle.

La sorcière médiatique Pam Grossman (2021) dont je ne crois pas qu’elle soit wiccane, en tout cas pas BTP, reconnaît que les thèses de Murray ont été discréditées universitairement, que le témoignage de Gardner sur son initiation dans le coven de New Forest est très contesté, et que Matilda Gage et Michelet ont commis de nombreuses inexactitudes. Elle argumente (et ça me va sur le principe sinon dans le détail pour ma part) sur leur capacité à captiver l’imagination et à renforcer des idées dans la conscience populaire, même s’ils ont parfois pu être « victimes de leur propre imagination ».

Certain/e/s, tout en concédant que Murray s’était sans doute trompé, ont fait remarquer que cela faisait quand même beaucoup d’hommes à s’unir pour discréditer une femme sur un sujet concernant les femmes (par exemple Kelden 2023, qui n’est d’ailleurs pas wiccan mais un disciple d’Andrew Chumbley).

De manière générale, il me semble que beaucoup de wiccans ont fait leur deuil des mythes fondateurs de leur religion , et ont été malgré la pilule amère heureux de voir un universitaire, en la personne de Hutton, prendre au sérieux leur religion. Bien sûr, beaucoup sont partis aussi en prenant conscience que celle-ci n’était pas ce qu’ils croyaient.

Enfin, la réception universitaire de The Triumph of The Moon eut aussi quelques aspérités. Certains collègues de Hutton n’acceptaient apparemment pas que l’on puisse considérer la Wicca comme un sujet de recherche sérieux, suivant ses propres mots (Ethan Doyle White et Shai Feraro, 2019):

[I]t is remarkable how high a price I paid for my association with Wicca, especially after Triumph of the Moon came out. An American scholar visiting Cambridge University asked historians what I was doing, and was informed that he could forget about me, because I had gone mad, become a witch, and left the academic profession. The student newspaper in my own university put a photograph of me on its cover with caption “Warning! This Man Could Be A Witch!” For nearly ten years my career stalled. I was not considered fit for positions of higher managerial responsibility or any honours, applications for research grants were rejected, invitations to give guest lectures and papers dried up.

Il semble cependant être aujourd’hui, sauf erreur de ma part, un chercheur très respecté et influent dans son propre champ, et je tire la citation d’un ouvrage collectif de ses pairs en son honneur.

En octobre dernier, University of Exeter Press a publié Paganism Persisting: A History of European Paganisms since Antiquity, des chercheurs universitaires ( et pas du tout païens à ma connaissance) Francis Young et Robin Douglas, que je n’ai pas encore lu (et qui est franchement un peu trop cher pour moi). Voici la description de l’éditeur:

Paganism in Europe was not defeated by Christianity: it never went away. From the fourth century to the twentieth, against the background of a largely Christian culture, people repeatedly attempted to revive various kinds of pre-Christian religion – beliefs and practices that we have come to label as ‘paganism’.

Ancient paganism did not survive the Middle Ages in its original form; this book tells the story of the persistence of elements of paganism and the pagan idea through Europe’s pagan revivals, from Byzantine Greece to medieval Eastern Europe and Renaissance Florence, from eighteenth-century Norwich to revolutionary Paris and Edwardian England. While some of these revivals are well known and others are almost entirely forgotten, they reveal the rich diversity of interpretations of paganism – and how those interpretations have been conditioned by the surrounding culture.

Revived paganisms ranged from the austerely rational to the earnestly romantic, from the mystical and occult to the stridently nationalistic. Paganism Persisting reveals European paganism’s long afterlife, up to and including the emergence of modern paganism as a mass movement in the twentieth century. The  authors are both historians of religion specializing, respectively, in the intellectual history of the idea of paganism and in the development of popular religion and folklore. This book has much to offer to anyone interested in European cultural history, the history of ideas and religious studies.

III) À côté et au delà de la Wicca:


A) La sorcellerie traditionnelle:

Gardner avait d’autres concurrents que Sanders, qui se réclamaient pour certains d’autres traditions que la Wicca. L’un des plus influents était Robert Cochrane (1931-1966). Celui-ci se réclamait d’une famille de sorciers héréditaires, et soutenait que son arrière-grand-père était « le dernier Grand Maître des sorciers de Staffordshire » (ce constat et tout ce qui suit: Ethan Doyle White 2024). Il aurait été formé à la sorcellerie par sa tante Lucy, fait contesté par certains membres de sa famille après sa mort. Il s’intéressa à l’ésotérisme après avoir assisté à une conférence de la Society for Psychical Research à l’université, et fonda au début des années 1960 le Clan de Tubal Cain (Ethan Doyle White 2016), qu’il dirigea sous le titre de Magister. Doreen Valiente, après sa brouille avec Gardner, fut brièvement membre du Clan, mais partit après s’être lassée du discours virulemment anti Gardner de Cochrane (selon elle, il aurait même appelé à « une nuit des longs couteaux » des gardneriens). L’organisation fut frappée par le scandale lorsqu’il apparut que Cochrane avait eu une relation extraconjugale avec une jeune membre. Il se suicida rituellement peu après.

Fredrik Gregorius (2012) note que Cochrane a très peu écrit, essentiellement des lettres et quelques articles. Il souligne que son approche était plus centrée sur le folklore et les traditions magiques populaires que la Wicca, avec des rituels moins formalisés. Tubal Cain est dans la Bible (Genèse 4:22) le fils de Caïn et le premier forgeron. Le système de magie de Cochrane se voulait aussi plus ténébreux, plus sinistre que la Wicca. Ethan Doyle White (2024) relève que dans ses écrits privés, malgré certaines ressemblances théologiques superficielles avec la Wicca, il se réfère à trois dieux et non deux: un Dieu, une Déesse et l’enfant cornu. Sous l’influence manifeste du poète anglais Robert Graves (1895-1985) et de son texte The White Goddess (1948), il proposait la méditation de vers et d’énigmes inspirées du folklore et de la littérature médiévale pour atteindre par « inférence poétique » une illumination mystique, et reprochait à la Wicca de trop s’appuyer dans sa pratique sur des rituels et pas assez sur la recherche de la gnose. Il pensait que la sorcellerie était la survivance d’anciens mystères d’origine grecque, importés par des réfugiés perses en Grande Bretagne et en Irlande. Il dénonçait la Wicca comme une pure invention de Gardner.

A sa mort, la fonction de Magister fut reprise par Evan John Jones (1936-2003). Celui-ci initia dans les années 1980 deux américains, Ann et Dave Finnin, qui créèrent leur propre branche de la tradition en Californie. En 1998, Shani Oates (b. 1959) lui succéda. Son oeuvre se caractérise par une bifurcation de la sorcellerie traditionnelle vers le luciférisme (elle distingue par ailleurs Lucifer du Satan chrétien). Lucifer (Gregorius 2012) qui au travers de Caïn l’évolution de l’homme. Il est « la lumière cachée et le principe gnostique de transformation plérômique ». Il est aussi la source de l’autorité de Shani Oates elle-même: « L’allégeance à Lucifer comme mécanisme interne de l’évolution et seul transfert de la vertu au successeur choisi et héritier spirituel… distingue la pratique de la sorcellerie traditionnelle de la Wicca ». Il est vrai que les Finnin s’opposèrent fortement à cette innovation. En retour, elle dénia toute légitimité à leur tradition.

Au delà du Clan de Tubal Cain, l’appellation « sorcellerie traditionnelle » connut un remarquable essor à partir des années 1990 et tout au long du XXIème siècle, comme le remarque Ethan Doyle White (2024), au point que certains coven qui se désignaient comme wiccans dans les années 1980 basculèrent de terminologie la décennie suivante. Il y voit deux raisons. Premièrement, dans les écrits d’auteurs tels que Scott Cunningham, la Wicca fut de plus en plus associée à une esthétique New Age, « white light« , qui indisposa celles et ceux qui étaient attaché/e/s aux connotations transgressives et obscures de la sorcellerie. En réaction l’intérêt augmenta pour des figures plus sombres que la Déesse mère, comme Lilith ou Hécate. En second lieu, la prise de conscience du caractère intenable des thèses de Gardner et Murray sur la religion des sorcières suscita en réaction une hausse de l’intérêt pour les cunning folk et la magie populaire rurale. Ethan Doyle White, se référent au grand spécialiste de la magie Owen Davies, rappelle que malgré certaines similarités entre la sorcellerie traditionnelle d’aujourd’hui et les cunning folk, deux grosses différences demeurent: la vente de services de protection contre les sorcières était au coeur de l’activité des seconds, et ils étaient généralement chrétiens. Quoiqu’il en soit, cette référence permettait à la fois de contourner les difficultés liées aux origines de la Wicca et de bénéficier d’une esthétique rurale romantique, comme le souligne là encore Ethan Doyle White. Cette reformulation de la néo-sorcellerie en sorcellerie traditionnelle s’étend de textes de Wicca éclectique déguisée à des projets plus originaux

B) La sorcellerie sabbatique:

Dans The Triumph of the Moon de Ronald Hutton, le lecteur attentif peut lire le passage suivant:

At times I have indeed been shown actual books of rituals owned by witches, and alleged by them to be centuries old; but with two exceptions they have either been recognizably modelled on Wiccan work composed in the 1950s or else consisted of entirely unfamiliar and unprovenanced rites written on modern paper and so impossible to date. The two exceptions were both shown to me by Andrew Chumbley, author of an intelligent modern grimoire which combines his own experiences with traditions of different groups of witches and magicians with whom he has worked.

Dans les remerciements du même livre, il est à nouveau fait mention d’Andrew Chumbley, qui a relu les chapitres 6 et 15 (et « eut le dernier mot » concernant ce dernier).

Andrew Chumbley (1967-2004), quoiqu’il n’ait pas rassemblé derrière lui de communauté massive, est l’un des auteurs les plus innovants et les plus appréciés de la sorcellerie récente. Selon Kelden (2023), Chumbley grandit dans un village de l’Essex, fut très proche de ses parents chez qui il vécut jusqu’à l’âge de 33 ans, et fut victime dans son enfance de harcèlement en raison d’un eczèma sévère. il commença à travailler sur son livre Azoëtia: The Grimoire of the Sabbatic Craft (le « grimoire moderne intelligent » auquel Hutton fait allusion) dans l’adolescence, et le publia en 1992. Il fut inspiré par le peintre et occultiste Austin Osman Spare (1886-1956), qui connut personnellement Aleister Crowley et Doreen Valiente et fut l’influence majeure de la magie du chaos, et dirigea une loge de l’OTO typhonienne de Kenneth Grant (1924-2011), ancien secrétaire de Crowley et ami de Spare, dont je reparlerai plus bas. Il fut également influencé par toutes sortes de traditions magiques ou religieuses: le soufisme, le tantra, le yézidisme, le vaudou, la magie arabe etc. Comme Ethan Doyle White le relate, Andrew Chumbley aurait reçu l’initiation de deux lignées de magie populaire antérieures à la Wicca, et auquelles Hutton fait référence ci-dessus. L’une d’elle, présente aux limites d’Oxfordshire et Buckinghamshire, lui aurait été présentée par un ancien danseur d’opéra du nom de James McNess. La seconde se situerait au sud-ouest du Pays de Galle et serait caractérisée par un syncrétisme magique entre vénération de saints chrétiens et symbolisme du Sabbat des sorcières. Il fonda sa propre lignée appelée Cultus Sabbati, qui existe toujours et qui recrute sur invitation exclusivement. Etudiant en sciences des religions à la SOAS, il commença après 2001 une thèse de doctorat, intitulée « Dream incubation as meditation between the human and the divine: a study of oneirogenic ritual in ancient to early medieval Graeco-Roman and Near Eastern religions« . Malheureusement, il décéda le 15 septembre 2004 d’une crise cardiaque faisant suite à une sévère crise d’asthme avant d’avoir pu la soutenir. Ses proches tentèrent d’obtenir que lui soit décerné à titre posthume le doctorat sur la base de ce qu’il avait déjà publié, sans succès. Son successeur à la tête du Cultus Sabbati est l’herboriste Daniel A. Schulke, par ailleurs auteur de nombreux livres sur le Poison Path, qui explore les qualités ésotériques des plantes vénéneuses (ce qui ne veut pas dire les utiliser).

The Sabbatic Craft is a name for a nameless faith. It is a term used to describe an ongoing tradition of sorcerous wisdom, an initiatory path proceeding from both immediate vision and historical succession. In a historical sense, the Sabbatic Craft is usually set against the background of both rural folk-magic, the so-called Cunning Craft, and the learned practise of European high ritual magic. (Chumbley, cité par Ethan Doyle White 2019)

Chumbley (Ethan Doyle White 2019) présente dans Azoëtia sa tradition comme une combinaison de magie pratique (malédictions, sorts de soin etc.) et de recherche mystique de la gnose. Il appelle ce mélange la « sorcellerie transcendantale ». La sorcellerie sabbatique présente des caractères lucifériens. Elle considère Caïn comme le fils de Lilith et Samael et le progéniteur spirituel des sorciers et sorcières. Il reprend le thème du Sabbat des sorcières, mais comme un espace liminal entre l’état éveillé et le rêve, accessible au moyen d’états modifiés de conscience, y compris par enthéogènes (sur ce point cf. conclusion). A ce sujet, Kelden (2023) cite Chumbley, d’une part sur sa description du sabbat comme:

une convocation astrale ou onirique des âmes ritualistes magiques, des êtres animaux et d’un vaste éventail d’esprits, de fées et d’êtres de l’Autre Monde.

Et d’autre part sur l’imagerie du sabbat qui peut:

apporter une sagesse nouvelle et servir de code tout à fait approprié pour les enseignements du vol onirique, de la transformation atavique, de la magie, la divination, la ritualisation, l’observation duelle, du culte des esprits etc.

Chumbley fait partie des sorciers qui citent souvent Ginzburg. Comme Ethan Doyle White (2024) le relève, s’il présente sa tradition non comme une spéculation personnelle mais l’héritage d’une lignée qui lui préexiste, il évite le travers de Murray ou des Romantiques de situer son origine au Moyen Âge ou à la Renaissance, et la présente comme l’héritière de loges du XIXème siècle établies alternativement par des magiciens cérémoniels ou des cunning folk. Ethan Doyle White considère que ces allégations ne sont ni prouvées, ni impossibles, et souligne (2019) qu’elles seraient plus faciles à vérifier si le Cultus Sabbati mentionnait davantage de détail, et cite la « frustration » exprimée de son vivant par Chumbley relative à son obligation de secret.

Il nous reste à revenir à la fin du chapitre 15 de The Triumph of the Moon, où, comme suggéré plus haut, Hutton cite Chumbley pour lui laisser le dernier mot:

We have inherited an oral tradition of magical practice, a tradition which relates a path of historical descent to the present day and which leads onward into a changing future. As part of this tradition we accept that each generation has its own version of practice and teaching; ours is a blend of practical spell-craft and pure mysticism, combining to form what I term ‘transcendental sorcery’. I can make no claims that this is what my initiator practised or indeed her own teacher. What I do claim is that each generation in our tradition has maintained certain teachings and principles of magical practice, combining the cultural elements of their time and place according to need and disposition. It is not surprising therefore that if you go back more than three generations, pre-1940, you will find vast differences [of] practice and self-representation of practice by initiates of this and other magical traditions of Britain. … To my mind it is needful for Vision to embrace past, present and future. The Old Craft has changed drastically since the days of [the teacher of my initiator], how much more so since the days of her own predecessors. None the less, as a path of magical practice, it has continuity and will transform according to its own power.

C) Sorcellerie, satanisme et magie du chaos:

Le fondateur de l’Église de Satan, Anton Szandor Lavey (Howard Stanton Levey 1930-1997) publia en 1971 The Compleat Witch, or What to Do When Virtue Fails, renommé en 1989 The Satanic Witch. Ce livre porte sur ce que Lavey appelle “the lesser magic”, c’est-à-dire pas du tout de la magie mais un ensemble de techniques de  manipulation:

The truly “liberated” female is the compleat witch, who knows both how to use and enjoy men. Any bitter and disgruntled female can rally against men, burning up her creative and manipulative energy in the process. She will find the energies she expends in her quixotic cause would be put to more rewarding use, were she to profit by her womanliness by manipulating the men she holds in contempt, while enjoying the ones she finds stimulating. It’s pretty hard to lose, using such tactics. (Lavey, 1989)

Ce livre laisse une impression générale de fétichisation des sorcières et d’objectivation des femmes. L’actuelle Église de Satan ne l’a cependant manifestement pas trouvé assez sexiste, et a publié, à grand renfort de communication, en 2017, The Satanic Warlock, du Magister Robert Johnson, chez Aperient Press, décrit comme son complément et que je n’ai pas lu, mais que j’ai vu décrire comme un manuel de Pick Up Artist. Par ailleurs, « witch » est le nom au féminin du deuxième grade de l’Église de Satan, sur cinq (le pendant masculin est donc « warlock« ). Comme le souligne Ethan Doyle White (2024) Lavey ne se préoccupe pas de la question de l’origine historique des sorcières.

David Wulstan Myatt (b. 1950), poids lourd des milieux intellectuels néo-nazis et le très probable fondateur de la célèbre organisation sataniste criminelle l’Ordre des Neuf Angles, fut brièvement membre d’un coven de la Wicca au début des années 1970 (Senholt 2013). Et de fait, certaines inspirations wiccanes sont perceptibles chez l’ONA, dans le déroulement de certains rituels, mais aussi dans les origines qu’il se donne. Là encore, l’organisation serait issue de diverses traditions populaires et rurales d’origine préchrétienne, situées dans les marches galloises, et notamment de trois « temples », Camlad, le Temple du Soleil et les Noctuliens. Ces derniers auraient été unis par une mystérieuse grande maîtresse, qui aurait initié « Anton Long » (dont quasiment tout le monde considère qu’il s’agit de Myatt, même s’il l’a toujours nié) en 1973. Celui-ci rendit public l’ONA en 1976. Là encore, il est généralement considéré que cette origine « traditionnelle » est une fabrication contemporaine, et que l’ONA est apparue en 1976, après le Temple de Set, qui est issu d’un schisme de Église de Satan en 1975 et est généralement considéré comme la première organisation sataniste théiste historique. L’un des sous groupes de l’ONA est censé être les Rounwythas, supposées incarner « l’archétype sinistre féminin » et clairement inspirées de la figure traditionnelle des sorcières.

Un autre sataniste, quoiqu’il se décrit plus volontiers comme luciférien, a avoir publié sur le thème de la sorcellerie est Michael W. Ford (b. 1976), d’ailleurs ancien membre et « outer representative » de l’ONA dans les années 1990. Particulièrement éclectique et syncrétique même aux normes de l’occultisme, et d’une écriture parfois confuse, son oeuvre est difficile à résumer mais est largement diffusée et peut séduire par sa profusion et sa synthèse de nombreuses traditions, cependant parfois très différente de ce que peuvent en dire les spécialistes universitaires des époques et civilisations concernées. Comme Fredrik Gregorius le souligne, contrairement à beaucoup de Lucifériens, Ford n’affirme pas nécessairement l’existence réelle de Lucifer mais convient qu’il peut n’être qu’un symbole (il utilise aussi le terme « masque déifique »). Dans son livre Luciferian Witchcraft (2005) s’il semble reprendre la polarité wiccane entre forces masculine et féminine (Lucifer et Lilith), il partage avec Chumbley l’idée d’un Caïn dieu de la sorcellerie. Il conçoit cette dernière comme une pratique antinomienne qui se tient à l’écart des conventions sociales, aussi bien issues des religions majoritaires que des États (Gregorius 2013).

Un autre courant relativement influent du satanisme, à ma connaissance pas encore étudié universitairement, qui me semble pouvoir être raproché de la sorcellerie contemporaine est la démonolâtrie. L’une de ses présentations les plus complètes, The Complete Book of Demonolatry (Connolly 2006), a été écrite par Stephanie Connolly Reisner (b. ?), également romancière sous divers pseudonymes. Celle-ci soutient qu’il existe des familles héréditaires de démonolâtres (ainsi les Purswell, les Dukante etc.) qui se transmettent depuis plusieurs siècles des méthodes d’invocation des démons respectueuses de ces derniers, contrairement à la goétie classique qui ordonne aux démons de se plier à la volonté du magicien au nom de l’autorité de Dieu , des anges et des archanges (cf. mon précédent article) . Un certain Richard Dukante, une fréquentation alléguée par Connolly de Crowley, aurait synthétisé cette tradition, et bénéficié d’un contact direct avec les démons. Connolly se présente comme la dépositaire et vulgarisatrice de cette celle-ci, qui proposerait par exemple de se choisir un démon gardien (« patron« ) ou de réciter des Enns (des invocations nominatives de chaque démon présentées dans une langue cryptique d’allure archaïque mais probablement inventée par Connolly). De manière générale, cette tradition alléguée est considérée avec très grande prudence , y compris par ses adeptes. Elle semble avoir suscité une réaction qui privilégie l’étude des grimoires se réclamant de la goétie (XIXème siècle voire plus ancien), et la lecture de spécialistes, y compris autodidactes, de ces derniers (par exemple Jake Stratton-Kent (?-2023)).

Autre influence importante, la Qabale qliphotique (note de transcription: il existe un usage récent dans le milieu occultiste anglophone, qui distingue entre la kabbale hébraïque, la cabale chrétienne de la Renaissance et la qabale ésotérique ou hermétique). Comme je l’écrivais plus haut, il existe dans la Kabbale un système d’émanation qui remonte du monde matériel objectif à différentes émanations appelées sephiroth vers la divinité appréhendée de manière négative. Ce système prend la forme d’une sorte de jeu de marelle qu’on appelle arbre des sephiroth, ou arbre de vie. Kenneth Grant, le disciple de Crowley précédemment cité, eut l’idée (dans Nightside of Eden, 1977) d’un jeu de marelle du côté obscur de la force, c’est -à-dire de l’individuation (donc les qliphoth, perçus plus traditionnellements comme des écorces maléfiques à distinguer des émanations divines que sont les sephiroth dans la Kabbale, pour fortement simplifier). Cette idée fut reprise par l’occultiste et historien des religions ( et parolier du groupe de metal symphonique Therion) Thomas Karlsson (2017). La “terre” de la marelle qliphotique (l’équivalent de la sephira Malkuth) est, dans les reconstructions de Grant puis Karlsson, Lilith ou Naamaah, une démone du Zohar souvent rapprochée de la première. Plusieurs auteurs satanistes ou lucifériens reprennent dans leurs textes ou vidéos la qabale qliphotique, et l’idée d’une communion mystique avec Lilith ou Naamah. Asenath Mason, par ailleurs l’ancienne responsable polonaise de Dragon Rouge, l’organisation Left Hand Path fondée par Karlsson, est l’une des représentantes les plus connues de ce courant. Son organisation, The Temple of The Ascending Flame, qui croise des influences lucifériennes et qabalistiques avec la pratique du yoga kundalini, publie régulièrement des ouvrages collectifs qui proposent des travaux magiques autour de divers thèmes (Lucifer par exemple). Par ailleurs, ses livres valorisent une autre figure féminine surnaturelle: la déesse mésopotamienne Tiamat (Asenath Mason 2014).

On trouve sur les réseaux sociaux de nombreux comptes de personnes qui se présentent comme des sorciers ou sorcières lucifériennes, sataniques, démonolâtres etc. Qu’elles soient ou non affiliées à une organisation, leurs références principales sont souvent Ford, Mason et parfois Connolly, voire l’ONA. Elles me paraissent s’inscrire dans une tendance qui généralise, depuis la démocratisation d’internet et des réseaux sociaux, les phénomènes de la Wicca éclectique (hors tradition précise) et de la sorcellerie solitaire à l’ensemble des courants occultistes, même si le contenu doctrinal et la tonalité générale diffèrent parfois fortement.

Ce phénomène se retrouve également dans le courant, distinct de la Wicca et du satanisme, quoiqu’également influencé par Aleister Crowley, de la magie du chaos. Lancé vers la fin des années 1970 par divers auteurs tels que Ray Sherwin (b. 1952), Peter J. Caroll (b. 1953), Frater U∴D∴ (Ralph Tegtmeier b. 1952) ou Phil Hine (b.1963), qui est d’ailleurs initialement passé par la Wicca, ce courant propose une approche de la magie fondée sur les résultats, et sépare celle-ci des traditions et des rituels formalisés qui sont ses manifestations habituelles. S’appuyant sur la théorie des égrégores, qui postule que les esprits ou les démons sont des agrégations des désirs et des pensées des individus qui les invoquent, plutôt que des entités surnaturelles distinctes, elle propose même d’invoquer des créatures d’oeuvres de fiction, comme par exemple les Grands Anciens des nouvelles et romans d’Howard Philip Lovecraft (1890-1937), ou encore Kek, pour les magiciens du chaos trumpistes (voir la série Happy (2017-2019) sur Netflix, qui adapte un comic book de Grant Morrison (b. 1960), lui-même ouvertement un magicien du chaos, et du même auteur, Les Invisibles (1994-2000)). Peter J. Carroll, dans Liber Null & Psychonaut (Editions Alliance Magique 2022) propose à l’apprenti magicien du chaos de changer régulièrement ses convictions religieuses en les tirant aux dés. L’une des caractéristiques les plus marquantes de la magie du chaos est la pratique de la magie des sigils. Celle-ci, formalisée par Austin Osman Spare dans The Book of Pleasure (1913), consiste à dessiner, suivant diverses techniques, un sceau qui représente le résultat souhaité, et ensuite à le charger par différentes méthodes (méditation, masturbation etc.) puis « l’oublier » pour qu’il se réalise.

La pratique de la magie du chaos, même s’il me semble qu’elle est un peu en reflux actuellement, s’est rapidement généralisée à la plupart des courants magiques, y compris la Wicca. Inversement, le symbole de la sorcière intéresse des magiciens du chaos. Ainsi, la magicienne du chaos de longue date Jaq D. Hawkins a publié en 2019 un livre intitulé Chaos Witch. Inversement, la sorcière traditionnelle Laura Tempest Zakroff a publié en 2018 le livre Sigil Witchery.

D) Le retour des teen witches et la sorcellerie aujourd’hui:

Nous vivons depuis la fin des années 2010 une seconde vague des teen witches. Ethan Doyle White (2024) s’il constate des similitudes (les populations démographiques concernées sont similaires, de même que les aspects commerciaux des deux vagues), observe trois différences:

  • La prédominance de « formes hautement visuelles » de supports via les réseaux sociaux, dont le fameux « Witchtok« , alors que la vague des années 1990 s’appuyait davantage sur la télévision, le cinéma, des livres et des forums internet.
  • Sa nature est plus ouvertement performative, et repose principalement sur des tutoriels en vidéo (surtout sur Youtube et Tiktok), ou des photographies d’autels et de rituels (surtout sur Instagram).
  • Le net recul de l’ancienne hégémonie du modèle wiccan. Beaucoup de « praticien.ne.s » pratiquent la magie ou la divination « sans cadre théologique clair » et sont influencé.e.s par des pratiques issues d’autres milieux, comme le New Age, le Hoodou ou la magie du chaos.

J’ajoute que cette fois la vague touche la France de façon significative, sans doute en raison du pouvoir important de dissémination des discours minoritaires permis par les réseaux sociaux, et de la beaucoup plus grande disponibilité de manuels de sorcellerie en français.

J’ai moi aussi l’impression de voir passer de plus en plus de livres avec un cadre théorique distinct de la Wicca, ainsi le best seller Psychic Witch de Mat Auryn (Mat Auryn 2023) un recueil de conseils et d’exercices destiné à accroitre les pouvoirs psychiques des lecteurs. En France, je n’ai pas réussi à percevoir d’influences de Crowley ou de Gardner dans le grimoire Witch, Please (Jack Parker 2019) de Jack Parker (Taous Merakchi). J’observe aussi de manière générale ce qui me semble être une réaction contre l’anhistoricité revendiquée de la magie du chaos et une hausse du recours aux grimoires anciens, comme le Picatrix avec le regain d’intérêt pour la magie planétaire.

L’accession de Trump au pouvoir en 2016 a eu des conséquences intéressantes sur le milieu magique, et en particulier le phénomène de l' »American magic war » (Egil Asprem 2020). De nombreuses initiatives sont apparues pour attaquer magiquement le 45ème et bientôt 47ème Président des États-Unis et le “maudire” (hex), pour l’instant manifestement sans succès. En réponse, des chrétiens et des magiciens du chaos de l’alt right ont tenté de le protéger spirituellement ou magiquement. On a vu apparaître des manuels d’activisme magique (par exemple Sarah Lyons 2019 ou Phil Hine 2023). Le Rede et la loi du triple retour, qui proscrivaient l’utilisation de la magie noire, sont en conséquence fortement critiqués de nos jours.

La bataille n’est pas seulement menée par des moyens magiques, mais aussi, et plus traditionnellement, par des polémiques sur les réseaux sociaux. Ainsi, la très suivie influenceuse occultiste Georgina Rose (Daatdarling) a été fortement attaquée en 2022 quand des propos privés transphobes et des photos qui prouvaient son amitié avec des néopaïens néonazis ont été publiées en ligne. Cette campagne lui a fait perdre un contrat pour un livre sur le thélémisme avec le gros éditeur ésotérique Weiser Books. Elle s’est plainte en retour d’avoir été « cancel« . Elle demeure cependant très suivie sur les réseaux sociaux, et a par exemple à ce jour 25 400 abonnés sur Twitter. Clairement, l’intérêt pour l’occultisme ne caractérise pas une seule tendance politique, mais infuse l’ensemble de la société.

Dernier point que je souhaite aborder avant de (longuement) conclure cet article: la question des traditions issues de la diaspora africaine. Ethan Doyle White (2024) observe que depuis le début des années 2010, les populations noires s’intéressent de plus en plus aux traditions magiques africaines (vaudou, hoodou, palo mayombe, obeah etc.), du moins aux États-Unis. Il y voit la conséquence de l’emphase actuelle sur la fierté noire en lien avec le mouvement Black Lives Matter, la prolifération des réseaux sociaux, et l’augmentation des personnages de sorcières de couleur dans la culture populaire américaine, par exemple dans la nouvelle série Charmed (2018-2022) ou dans American Horror Story (2011). Cela a suscité en retour l’intérêt du milieu sorcier blanc, avec une croissance importante des polémiques sur « l’appropriation culturelle » et la question des « closed practices » (je ferai un billet sur ce point un jour, car je n’aime pas le concept d’appropriation culturelle, tout en reconnaissant qu’il évoque de vrais problèmes. Mais j’ai conscience de marcher sur de la glace et je vais prendre mon temps).

J’ai l’impression que la vague actuelle des sorcières commence à décliner. mais comme on peut le voir, il s’agit d’un phénomène cyclique. Les sorcières reviendront!

Conclusion:

  • Féminin sacré, risques sectaires et débats sur le genre:

Comme indiqué précédemment, la Miviludes a consacré un chapitre de son rapport de 2021 au Féminin sacré. Je trouve celui-ci très mal contextualisé, et très focalisé sur des pratiques périphériques et qui ne sont pas du tout des caractéristiques essentielles du Féminin sacré ou du mouvement des sorcières, même si elles constituent  des abus graves, comme des stages de développement personnel vendus à des prix exorbitants.

Cependant, et quoique je n’aime pas particulièrement le syntagme “dérives sectaires”, que je trouve trop vague, le mouvement des sorcières n’est pas exempt d’atteintes graves aux personnes et de risques pour ses adeptes. On peut citer par exemple les sévices sexuels et les tortures infligées par l’écrivaine Marion Zimmer Bradley (1930-1999), notoirement proche des milieux païens, et son époux à leur fille, une affaire qui a aussi impliqué des personnalités de premier plan du monde néopaïen comme Isaac Bonewits ou Diana Paxson. La sorcière et herboriste Sarah Ann Lawless (@Banefolk sur Threads) a dénoncé en 2019 de nombreux faits d’abus sexuels dans les milieux païens et sorciers canadiens et américains. Comme indiqué plus haut, certaines traditions encouragent l’utilisation d’enthéogènes (ce qui inclut des stupéfiants). Même si je suis personnellement partisan de la légalisation de toutes les drogues avec contrôle et monopole de l’État (y compris le tabac et l’alcool), cela implique des pratiques illégales en France et bien évidemment des risques pour la santé. Il est évident que les sorts et rituels de soin peuvent s’apparenter à de la pratique illégale de la médecine. De manière moins grave, je suis irrité de voir Asenath  Mason (2016) encourager le versement de son propre sang lors de rituels, sans alerter sur les risques d’infection. Loin de moi donc de dire que tout va bien dans le petit monde de la sorcellerie, et la Miviludes est dans son rôle d’être vigilante sur ce phénomène.

Néanmoins, j’espère avoir montré dans ce billet que la sorcellerie est un milieu extrêmement hétérogène et fluctuant. Nous avons vu par exemple qu’initialement de droite et homophobe, elle a su évoluer pour accueillir en son sein des personnes homosexuelles et et des militantes écoféministes de gauche. Je trouve qu’il y a en France, de manière générale, une approche trop essentialiste de ce mouvement auquel on reproche ironiquement l’essentialisme supposé de ses positions. Il est trop divers et évolutif pour pouvoir facilement énoncer des généralités à son sujet et le déclarer dans son ensemble nocif, alors qu’inversement, à ma connaissance, on ne trouvera pas de factions de Témoins de Jehovah qui plaident en faveur de la transfusion sanguine, ou de scientologues qui proposent des audits gratuits et qui conseille de recourir à la psychiatrie classique, par exemple. Je suis aussi fatigué des grandes explications généralisantes superficielles qui dénoncent par exemple l’individualisme ou le « néo-libéralisme » de la sorcellerie. Il est ainsi absurde de qualifier Starhawk d’individualiste, et les aspects commerciaux indiscutables de ce mouvement procèdent de son succès actuel, sur lequel l’industrie capitaliste mise, mais ne me paraissent pas le définir.

Enfin, il est vrai que de nombreux spécialistes universitaires des nouveaux mouvements religieux s’enferment, sincèrement ou avec des arrières pensées idéologiques suivant les cas, dans une posture de déni de la nocivité de certains d’entre eux. Ce n’est pas la faute des militants contre les dérives sectaires, qui doivent faire sans eux. Mais cela favorise l’apparition d’experts improvisés qui n’ont pas toujours la formation et les connaissances nécessaires pour assumer leur positionnement, voire des condamnations sommaires de disciplines académiques entières, comme la sociologie, qui frisent l’anti-intellectualisme. Et je trouve que cette situation fait du mal, beaucoup de mal.

Au delà de la question des dérives sectaires, le Féminin sacré est critiqué pour ses potentielles implications transphobes. J’ai déjà évoqué Budapest, et il est vrai qu’il est sujet ces dernières années à un fort entrisme de féministes « gender critical« . Ethan Doyle White (2024) mentionne par exemple le scandale qui s’est produit en 2011, lors de la Pantheacon en 2011, quand des femmes transgenres se sont vues refuser la participation à un rituel féminin, ou encore un petit groupe récent situé au Maryland et exclusivement composé de femmes lesbiennes cisgenre et gender critical: the Pussy Church of Modern Witchcraft. Le livre Witch de Lisa Lister (Lisa Lister 2017) fit scandale à sa sortie du fait de la manière dont il considère l’utérus et le vagin comme les sources du pouvoir féminin (un exemple de critique ici). En sens contraire, de nombreux et nombreuses transgenres sont attirée.e.s par la sorcellerie, comme la chanteuse Anohni, dont le discours et les pratiques sont clairement inspirées par Starhawk. De même qu’il existe plusieurs tentatives, par des sorcières ou non, de penser un Féminin sacré non essentialiste, par exemple ici. Il est donc caricatural de réduire celui-ci, comme en général en France, à une idéologie transphobe. Camille Ducellier, par exemple, n’est en rien transphobe, bien au contraire (même si son livre comporte, page 37, un passage très choquant que j’ai bien du mal à ne pas interpréter comme une suggestion de viol).

Il me semble qu’il existe une autre raison qui explique la colère de nombreuses féministes françaises contre la vague des sorcières. Comme vu au début de ce billet, la femme est souvent associé à l’irrationnel, à l’ésotérisme. Il suffit de songer aux rubriques astrologiques dans les magasines féminins. Et je pense qu’elles craignent que cette vague nourrisse et renforce ce stigmate. Inversement, d’autres féministes souhaitent se réapproprier celui-ci pour déconstruire encore plus radicalement les normes sociales et miner le patriarcat. C’est tout le sens par exemple du livre de Ducellier. En tant qu’homme cisgenre, ce n’est néanmoins pas à moi d’arbitrer ce débat et je me contente, sans trancher, d’en exposer les termes tels qu’il me semble les percevoir.

  • La dimension ésotérique de la néo-sorcellerie:

Passons maintenant à l’éléphant dans la pièce: l’ésotérisme justement. Je sais que je vais prendre de très nombreuses personnes à rebrousse poil, mais très franchement, je ne vois pas vraiment le problème. J’ai détaillé mon rapport personnel à l’ésotérisme dans un précédent billet, mais pour faire court, je suis très attaché sur le principe à l’idée que des religiosités et des spiritualités distinctes des grandes religions traditionnelles. Bien sûr, de graves dérives existent, existeront et ont existé, et c’est sûr que quand on veut abuser et manipuler des personnes, se réclamer de pouvoirs surnaturels ou promettre le salut ou des connaissances extraordinaires est bien pratique. Aussi, il est tout à fait légitime que certaines organisations ou certains mouvements soient condamnés, voire interdits dans les cas les plus extrêmes. Je ne crois pas du tout qu’on en soit là pour la sorcellerie, du moins prise dans sa globalité.

De manière générale, je m’inscris en faux contre l’idée que dérives sectaires et ésotérisme seraient des synonymes. J’observe que parmi les militants contre les dérives sectaires, au côté évidemment des victimes et/ou de leurs proches, on trouve souvent des athées qui considèrent le sentiment religieux en général, et pas seulement l’ésotérisme, comme un archaïsme irrationnel à combattre, et aussi des chrétiens qui considèrent ce dernier comme une menace pour leur religion et en ont une approche hérésiologique. Je conteste ces deux perspectives. Personnellement, je ne trouve ni possible ni souhaitable d’éradiquer le sentiment religieux ou de le cantonner à la sphère privée, et je juge par ailleurs que la longue hégémonie du christianisme en Occident a été et est extrêmement néfaste, et que la prolifération de religions et de spiritualités alternatives l’affaiblit et le rend plus facile à critiquer et à contrôler. C’est pourquoi j’accueille chaque nouvelle vague de sorcellerie avec joie.

Ce qui me distingue de quelqu’un comme le célèbre sociologue des religions et apologiste des sectes Massimo Introvigne (b. 1955), c’est qu’il a, indépendamment de sa très réelle érudition, une vision absolutiste de la liberté religieuse, et qu’il estime que les pouvoirs publics n’ont pas à interférer avec les procédures internes d’une religion, quelle qu’elle soit. J’estime au contraire que les religions, toutes les religions, peuvent et doivent rendre des comptes devant la loi, et je suis pour le coup tout à fait d’accord avec la Miviludes quand elle rappelle le principe constitutionnel selon lequel la liberté de chacun s’arrête là où commence celle d’autrui.

Enfin, tous les débats sur qui est « pro-science » ou « anti-science » n’ont pas de sens à mes yeux. Pour moi, la science est un ensemble d’outils, de connaissances et de méthodes certes très utiles, mais pas une valeur. Et à choisir entre une sorcière écoféministe et un excellent scientifique d’extrême-droite, c’est clairement avec la première que j’accepterai de dialoguer et de m’associer.

  • Les limites des objections des historiens:

Les sorcières viennent d’arriver en France, et avec elles des débats qui ont été menés il y a plus d’un quart de siècle dans les pays anglophones. Comme les nombreux développements qui précédent le montrent, j’ai parfaitement conscience que la religion des sorcières de Michelet, Murray et Gardner n’a probablement jamais existé avant 1951, et que l’Église catholique n’a pas fait périr sur les bûchers neuf millions de femmes à la Renaissance. Je suis cependant gêné de la tonalité des interventions sur le sujet de comptes Twitter d’historiens comme @AgeMoyen ou @HMedievale. J’ai par exemple été extrêmement fâché par un fil récent de ce dernier sur la néo-sorcellerie. En fait, c’est même ce qui m’a décidé à écrire le présent article. Si j’aborde également les épisodes et personnes qu’il évoque (le Romantisme, Michelet, Gardner, WITCH, les féministes américaines…), je trouve qu’il disjoint trop ces séquences, et donne une impression d’arbitraire et d’interprétations isolées, alors que j’espère avoir montré que les différents évènements qui ont mené à l’apparition de la néo-sorcellerie sont beaucoup plus complexes et issus d’une agrégation de courants d’idées assez vastes, même si les synthèses de Murray ou Gardner, certes des individus, leur ont donné une forme singulière et une forte visibilité, et qu’il y a derrière elle une puissante tendance culturelle de fond, pour le meilleur ou le pire, et non juste quelques erreurs d’une poignée d’excentriques et d’illuminés. Ce faisant, il me paraît faire exactement ce qu’il reproche aux sorcières: manipuler l’Histoire pour lui faire dire ce qu’il veut entendre.

Si rappeler la réalité des faits historiques est absolument légitime, et c’est d’ailleurs leur métier, s’ériger en gardiens des usages autorisés de mot « sorcière » ne l’est pas, selon moi. Et j’ai parfois l’impression qu’ils se rapprochent dangereusement de ce genre de positions.

En effet, même si la religion des sorcières est nouvelle et sa tradition inventée récemment, il existe une oppression réelle des femmes, comme l’a encore montré tout récemment cette horrible affaire de Mazan, les superstructures idéologiques religieuses, notamment chrétiennes, y jouent un rôle incontestable et généralement néfaste, et la figure de la sorcière en révolte contre les autorités religieuses et politiques est un symbole puissant et tout à fait opérant politiquement et spirituellement, porté par de nombreuses oeuvres de fiction, dont je comprends parfaitement qu’il puisse attirer et convaincre de nombreuses femmes, jeunes et moins jeunes. Et je n’ai pour ma part, et je rejoins là dessus les magiciens du chaos, aucun problème ni scrupule à me référer à la fiction plutôt qu’à la réalité historique si elle a une efficacité. De même que je m’oppose à l’impensé qui me semble commun aux historiens évoqués et aux occultistes qui inventent des fausses traditions, suivant lequel plus une tradition serait ancienne, plus il serait légitime. J’accorde tout autant de valeur sur le principe aux religions apparues au XXème siècle qu’à celles qui ont plusieurs milliers d’années d’existence. Le satanisme, dont je me réclame personnellement, est d’ailleurs dans le premier cas.

C’est pareil pour des figures comme Lilith. C’est très bien de rappeler que l’histoire selon laquelle Lilith aurait quitté Adam parce qu’elle refusait d’être allongée sous lui n’est pas une tradition biblique, mais un récit parodique du VIIIème siècle. Mais ça reste un mythe puissant, qu’il n’y a aucun mal selon moi à mobiliser dans un imaginaire féministe. D’ailleurs, beaucoup de sorcières le savent parfaitement, et Pam Grossman (2021), qui est l’archétype de la sorcière à la mode pro empouvoirement, l’explique elle-même dans son livre (page 83).

Il est vrai qu’outre Atlantique certains universitaires sombrent dans l’excès inverse, ainsi qu’Ethan Doyle White a pu le déplorer. Et j’ai évoqué les spécialistes des nouveaux mouvements religieux qui défendent systématiquement ces derniers, même quand ils sont clairement indéfendables. Mais entre le mépris et la complaisance, il peut et il doit y avoir à mon avis un moyen terme, et déconstruire n’est pas la même chose que chercher à détruire.

  • Les ambiguïtés idéologiques de certaines critiques du mouvement des sorcières:

J’avoue me poser certaines questions sur les arrières pensées possibles derrières certaines formes de critiques virulentes des sorcières.

J’ai découvert dans la presse, puis sur Twitter, l’existence d’un certain Mathieu Porzio, ancien responsable de la communication de l’association marseillaise de lutte contre les dérives sectaires le GEMPPI, qu’il a récemment quitté avec quelques autres pour devenir rédacteur en chef de la revue en ligne Pensée Magique (dans la mesure où j’ai cru comprendre qu’il a quitté le GEMPPI pour protester contre le recours de ce dernier à des psychanalystes, je m’interroge sur l’opportunité de choisir un concept aussi foncièrement freudien pour nommer son projet). Il se présente parfois dans la presse comme un spécialiste des sorcières, sur la base d' »infiltrations » qu’il aurait menées (s’agit-il d’enquêtes à la façon de détectives privés ou de recherches ethnographiques, ce qui n’est pour moi pas du tout la même chose?). Je n’ai pas trouvé de traces de connaissances précises de la néo-sorcellerie dans ce que j’ai pu lire de lui, par contre j’ai trouvé des affirmations très peu sérieuses:

On ne peut pas être dans ce genre de démarches tout en gardant un pied dans la société normale, c’est pas possible. Ce genre de démarche fait rejeter la science, les avancées technologiques (Francetvinfos)

Il semble ignorer que de nombreux scientifiques renommés étaient par ailleurs des occultistes ou étaient fascinés par le paranormal, ce qui ne signifie pas que le prestige de leurs découvertes scientifiques doit déteindre sur ce type d’intérêts. Newton s’intéressait à l’alchimie, Kepler était astrologue, les époux Curie s’intéressaient à la parapsychologie… Non seulement c’est tout à fait possible, mais c’est terriblement banal.

Il a déclaré sans rire sur Twitter qu’il n’existe aucune source universitaire sur la néo-sorcellerie. Il suffit de se référer à la bibliographie à la fin du présent billet pour constater que c’est absolument faux.

Le premier numéro de Pensée Magique comporte un gros dossier, extrêmement mal fait, qu’il a réalisé avec quatre de ses collaboratrices, sur la néo-sorcellerie. Il y utilise des mots comme « misandre ». Comme je le voyais par ailleurs régulièrement se disputer avec des féministes sur Twitter, avant qu’il ne passe son compte en privé, j’avoue me poser quelques questions sur ses motivations pour s’intéresser aux sorcières.

Beaucoup plus sérieux, mais également problématique, le politologue Stéphane François me pose aussi question. Il a publié en 2020 un texte extrêmement critique sur la néo-sorcellerie, qui démolit au vitriol ces « militantes », « promptes à réécrire l’Histoire », et dont les pratiques occultistes et autres « formes d’irrationalisme » « décrédibilisent son discours spirituel ». Curieusement, il écrit dans une tonalité beaucoup plus neutre quand il est question de la magie du chaos, qui a pourtant des pratiques et croyances au moins aussi irrationnelles que les sorcières, ou de l’anthroposophie, qui a pourtant des implications idéologiques beaucoup plus lourdes (racisme notamment) et des conceptions scientifiques encore plus étonnantes. Je me demande bien ce qui est différent dans le cas des sorcières (ou pas). Compte tenu de sa tendance par ailleurs à régulièrement critiquer l’écologie politique, on comprendra qu’il a du mal à apprécier Starhawk.

Un financement participatif récent propose un projet de revue sur le thème des relations entre ésotérisme et politique. Le premier numéro portera sur l’occultisme nazi mais certains des suivants seront sur l’écologie politique et la sorcellerie. Stéphane François fait partie du comité éditorial, et le sommaire de la première livraison fait coexister des noms aussi différents que Christian Bouchet (b. 1955), ancien militant de Troisième Voie et du GRECE, ancien responsable du Rassemblement National, ami et introducteur en France d’Aleksandr Douguine (b. 1962), et Alexander Samuel, vulgarisateur scientifique proche des milieux sceptiques et zététiciens qui dénonce régulièrement les concerts de NSBM (National Socialist Black Metal) sur Twitter. Collaborer avec Christian Bouchet me semble beaucoup plus lourd d’implications politiques que d’aller voir un concert de Peste Noire (et je ne dis pas du tout, mais alors vraiment pas du tout, que c’est bien de soutenir ce groupe). Je m’interroge sur la cohérence de la démarche. Pensée Magique a relayé avec beaucoup d’enthousiasme sur les réseaux sociaux cette initiative. Je n’ai pas d’éléments concrets pour prouver ce que je vais dire, et c’est peut-être juste mon côté paranoïaque et complotiste, mais j’avoue craindre que les sorcières et l’éco-spiritualité soient surtout un bon prétexte pour une alliance contre-nature entre zététiciens et ésotéristes d’extrême droite sur le dos de l’écologie politique et du militantisme féministe. Si j’ai une excellente surprise quand je lirai les numéros concernés, tant mieux!

  • romantisme et gramscisme:

Enfin, et pour boucler le cercle, je voudrai revenir sur les origines liées au Romantisme allemand de la sorcellerie. Une critique fréquemment adressée à beaucoup de mouvements occultistes et néopaïens contemporains concerne les implications politiques de leurs liens avec celui-ci. En effet, par sa célébration du folklore et des grands hommes, son exaltation des traditions populaires et religieuses, de l’Esprit du temps (Zeitgeist Hegel) et de peuples organiques, il a favorisé l’émergence d’une forme de nationalisme dont l’une des conséquences directes fut malheureusement l’émergence des régimes fascistes, dont le nazisme. L’une des origines importantes du renouveau du paganisme, que je n’ai pas évoqué dans cet article parce qu’elle ne me semble pas déterminante pour comprendre la néo-sorcellerie, mais qui a par contre beaucoup influencé, sans en avoir le monopole, les courants reconstructionnistes à partir du début des années 1970, est le mouvement völkish. Celui-ci, foncièrement raciste et antisémite, avait des composantes nettement ésotériques comme l’ariosophie, qui est encore influente de nos jour. Le professeur de littérature germanique Stephen Flowers (alias Edred Thorsson), bien connu de quiconque s’intéresse au paganisme, au satanisme ou aux runes, et par ailleurs ami et mentor de Thomas Karlsson, en est aujourd’hui l’un des principaux promoteurs. En ce sens, je serai tenté de dire que c’est moins l’attrait pour l’ésotérisme qui rend le Romantisme problématique, que les influences romantiques qui rendent l’ésotérisme problématique.

Pourtant, et indépendamment du fait que le Romantisme de gauche a tout à fait existé, je suis très réticent à l’idée de laisser à l’extrême-droite des pans entiers de la culture sous prétexte que leur histoire est liée à la sienne. C’est comme ça qu’on perd une bataille culturelle. Et c’est exactement ce qui se passe depuis quelques décennies. Bien sûr, son triomphe actuel est multifactoriel. Mais il est en particulier lié à une stratégie bien précise, qui s’inspire, souvent explicitement, d’un auteur pourtant de gauche qui est Antonio Gramsci (1891-1937), et qui a consisté à investir le terrain de la culture, et notamment de la culture populaire et de masse, pour disséminer de manière indirecte un imaginaire et un discours politiques. L’extrême-droite a su ainsi instrumentaliser l’occultisme, les spiritualités alternatives et certaines nouvelles religions pour faire proliférer ses thématiques (défiance de la modernité, valorisation du groupe, de l’autorité etc.).

En face, la gauche s’embourbe dans des stratégies qui ont depuis longtemps prouvé leur inefficacité. Depuis 2016 qu’elle est à la mode, il est clair par exemple que l’approche par le debunking ne fonctionne absolument pas. L’histoire de la néo-sorcellerie en est une bonne illustration. Les sorciers et sorcières anglophones ont à peine pris conscience, il y a quelques décennies, du caractère erroné et intenable des thèses de Murray et Gardner qu’ils et elles ont quasiment immédiatement trouvé des solutions de contournement.

L’avatar franco-français du debunking, la zététique, est totalement inutile à part pour donner à une poignée de youtubeurs le sentiment illusoire de leur extrême importance, faire perdre le temps de tout le monde dans des querelles de personnes incessantes, et propager des notions fausses de philosophie des sciences, comme l’idée qu’il existerait une méthode scientifique, ou l’accent excessif mis sur les biais cognitifs au détriment des questions structurelles. Les dernières législatives en France l’ont bien montré. La zététique est à la désinformation et à la montée de l’extrême droite ce qu’est l’hydroxychloroquine au covid.

Et voilà qu’il nous est offert, clés en mains, un mythe qui véhicule des valeurs clairement de gauche, qui bénéficie d’une large assise populaire et d’une grande influence sur les grandes productions télévisuelles et cinématographiques. Et tous les grands intellectuels de gauche, non seulement font les dégoûtés face au côté « délires d’adolescentes », aux aspects occultistes, aux approximations historiques, et à la dimension commerciale, tous périphériques à mon sens, mais se font un devoir de le démolir.

Je trouve tout cela fort regrettable et à très courte vue.

Sources consultées:

Universitaires:

-Egil Asprem, The magical theory of politics: Memes, magic, and the enchantment of social forces in the American magic war, 2020

-Miranda Corcoran, Teen Witches: Witchcraft and Adolescence in American Popular Culture, University of Wales Press, 2022

– Lisa Crandall, Text A: Teasing Out the Influences on Early Gardnerian Witchcraft as Evidenced in the Personal Writings of Gerald Brousseau Gardner ,2013

– Ethan Doyle White

Wicca: History, Belief, and Community in Modern Pagan Witchcraft, Sussex Academic Press, 2016

Pagans: The Visual Culture of Pagan Myths, Legends, and Rituals, Thames and Hudson, 2023

The New Witches of the West: Tradition, Liberation, and Power,Cambridge University Press, 2024

– Ethan Doyle White et Shai Feraro dir. , Magic and Witchery in the Modern West: Celebrating the Twentieth Anniversary of Ronald Hutton’s The Triumph of the Moon, Palgrave Historical Studies in Witchcraft and Magic. Palgrave Macmillan. 2019

– Marion Gibson, Witchcraft: The Basics, Routledge, 2018

– Shai Feraro, Women and Gender Issues in British Paganism, 1945 – 1990 , Palgrave Macmillan, 2020

– Fredrik Gregorius, « Luciferian Witchcraft: At the Crossroads between Paganism and Satanism », in The Devil’s Party: Satanism in Modernity, dirigé par Jesper Aa. Petersen et Per Faxneld, Oxford University Press, 2013

– Ronald Hutton

The Triumph of the Moon, Oxford University Press, 1999

« Writing the History of Witchcraft: A Personal View ». The Pomegranate: The International Journal of Pagan Studies, 2010

-Jacob C. Senholt, « Secret Identities in the Sinister Tradition: Political Esotericism and the Convergence of Radical Islam, Satanism, and National Socialism in the Order of Nine Angles », in The Devil’s Party: Satanism in Modernity, dirigé par Jesper Aa. Petersen et Per Faxneld, Oxford University Press, 2013

Sorcellerie:

-Scott Cunningham

La Wicca : Guide de pratique individuelle, éditions J’ai lu, 2013

Vivre la Wicca – Guide avancé de pratique individuelle, éditions AdA, 2015

-Camille Ducellier, Le Guide Pratique du Féminisme Divinatoire, Cambourakis, 2018

-Sorita d’Este et David Rankine, Wicca, Aux Origines de la Magie, trad. Hervé Solarczyk, éditions Danaé, 2016

-Pam Grossman, Réveillons les Sorcières! Réflexions sur la féminité, la magie et le pouvoir, trad. Nathalie Pomier, Larousse, 2021

-Philip Heselton, Doreen Valiente Witch, Llewellyn Worlwide Ltd, 2016

-Kelden, Le Sabbat des Sorcières, trad. Karine Forestier, Kiwi éso, 2023

-Sarah Lyons, Revolutionary Witchcraft, A Guide to Magical Activism, Running press Adult, 2019

-Lisa Lister, Witch. Unleashed. Untamed. Unapologetic., Hay House, 2017

-Thorn Mooney, La Wicca Traditionnelle, trad. Hervé Solarczyk, éditions Danaé, 2020

-Athenos Orphée, Lilith Reine des Sorcières, Pratiques et Dévotions dans la Tradition de la Wicca Occidentale, éditions Danaé, 2018

-Starhawk

Rêver l’obscur, trad. Morbic, Cambourakis, 2015

Spiral Dance, Renaissance de l’Ancienne Religion de la Grande Déesse, trad. Anne Delmas, éditions Vega, 2021

-Laura Tempest Zakroff, La Magie des Sigils. Techniques Sorcières pour Fabriquer Sceaux et Talismans, trad. Marie-Mathilde Bortolotti, Alliance Magique, 2022

-Doreen Valiente, Witchcraft for Tomorrow, Robert Hale, 1978

Magie du chaos:

-Jaq D. Hawkins, Chaos Witch, 2024

-Phil Hine, Acts of Magical Resistance, 2023

Satanisme/Luciférisme/Left Hand Path:

-Stephanie Connolly, The Complete Book of Demonolatry, 2006

-Thomas Karlsson, Qabale, qliphoth et magie goétique, trad., Chronos Arenam, 2017

-Anton Lavey, The Satanic Witch, Feral Press, 1989

-Asenath Mason

Grimoire of Tiamat, Nephilim Press, 2014

Rites de Lucifer, trad., Chronos Arenam, 2016