L’homme a besoin de rituels et de dogmes, mais aucune loi ne certifie qu’un Dieu externalisé est nécessaire pour prendre part à des rituels et des cérémonies célébrées au nom d’un dieu ! Se peut-il que lorsqu’il comble le gouffre entre lui et son « Dieu », il voie le démon de l’orgueil s’avancer ver lui en rampant – l’incarnation même de Lucifer apparaissant en son coeur ? Il ne peut pas plus longtemps se voir divisé en deux parties, le charnel et le spirituel, mais les voit fusionner, et alors, en cette horreur abyssale, il découvre que seule la chair existe – ET QU’IL EN FUT TOUJOURS AINSI ! Alors, soit il se déteste à mort, jour après jour, soit il se réjouit d’être ce qu’il est.

(…) S’il s’accepte tel qu’en lui-même, mais reconnait que le rituel et la cérémonie sont les stratagèmes majeurs que ses religions inventées ont utilisés pour maintenir sa foi en un mensonge, alors c’est LE MÊME GENRE DE RITUEL qui maintiendra sa foi en la vérité – l’apparat primitif qui lui donnera une conscience plus développée de son propre être majestueux. [Anton Szandor LaVey, La Bible Satanique, Camion Noir 2006, trad. Sébastien Raizer, p. 60]

1- Mon billet « Pourquoi je suis devenu sataniste » décrivait l’itinéraire personnel qui m’a amené à m’identifier comme tel. Sa suite, « Ce que j’entends par « satanisme »« , dissociait cette identification d’un certain nombre de connotations associées usuellement à ce terme : le satanisme tel que je l’entends n’est ni l’adoration du Mal, ni le culte d’une entité surnaturelle et personnifiée, ni la participation à un complot criminel. Il est par contre une « religion », mot que j’emploie ici au sens d’une « communauté de symboles, de pratiques et de croyances reliée par une histoire commune », une « religion transgressive », et une « religion de l’individu ». Cette clarification a parfois suscité le scepticisme : pourquoi se revendiquer du satanisme en le définissant de manière si différente de sa représentation traditionnelle ? N’est-ce pas au fond de la provocation à bon compte, sans vrai profondeur religieuse et spirituelle ?

Pour répondre à ce scepticisme, j’ai choisi de partir de la manière dont je vivais et analysais ma précédente appartenance religieuse, catholique, pour essayer de déterminer précisément ce qui dans ma perception de l’engagement religieux a à la fois changé au point d’apostasier et de m’identifier comme sataniste, et est resté suffisamment le même pour que je trouve important de continuer à me réclamer d’une religion, fut-ce une irreligion ou une anti-religion.

2- Comme je l’ai raconté dans d’anciens billets, j’étais redevenu catholique aux alentours de 2005, après un passage assez long par le néo-paganisme puis l’ésotérisme chrétien, via un certain nombre de lectures: de la métaphysique hindou à René Guénon, puis de ce dernier à la théosophie chrétienne, en gros.

Les différents éléments – croyances et idées – qui m’ont ramené au catholicisme sont en gros les suivants: une certaine solitude, et quelques événements de mon histoire personnelle qui m’ont rendu sensible à une certaine exigence de justice et aussi à l’idée que les plus grandes souffrances et les plus grands méfaits pouvaient se nicher dans la banalité de la vie quotidienne et les habitudes jamais interrogées: d’où mon intérêt pour la relecture de vie et une volonté de perfectionnement moral personnel. La croyance héritée de mon enfance en la résurrection après la mort, que je concevais alors comme l’effacement de toutes les injustices, le retour des personnes aimées, et une sorte de transparence et de simplicité dans les relations sociales. Un relatif traumatisme après une agression en 2004 et les trois mois et demi de procédures juridiques qui s’en sont suivies. Une prise de conscience un peu plus aigüe de ma vulnérabilité et de ma mortalité, aussi.

Une fois l’habitude de la messe prise, et la peur de la confession dépassée, j’ai intégré un groupe de partage de vie, puis l’aumônerie de ma paroisse, et via des retraites, j’ai découvert la méthode d’oraison méditative d’Ignace de Loyola. Se sont donc ajoutés au désir de justice, à la foi en la résurrection des morts et dans l’accomplissement du premier par la seconde, l’attachement à une communauté d’amis, et l’assurance trouvé dans une certaine pratique régulière de la prière. L’approfondissement de la théologie chrétienne venait donner une cohérence et une structure à cet ensemble.

C’est d’ailleurs par elle-que tout s’est écroulé. Une fois qu’elle m’a paru promouvoir une vision du monde fondamentalement injuste, dont l’intériorisation et la naturalisation est facilitée en retour par les pratiques spirituelles et religieuses communautaires, ce qui m’était évident m’est soudain, et de plus en plus, apparu faussé et artificiel, comme si je prenais soudain conscience que je n’avais jamais vraiment su distinguer entre le bien et le mal, hors certains cas extrêmes.

3- Mon premier objectif, en tant que sataniste, et l’un des plus importants à mes yeux, est donc le suivant : reconstruire, dès la première pierre si je puis dire, de fond en comble ma conception du bien et du mal, dans ses aspects moraux, religieux voire politiques, en les déconditionnant autant que possible de l’emprise de mon éducation et de mon milieu catholiques.

Par rapport à d’autres visions du monde et/ou identifications philosophiques ou religieuse, le satanisme présente à mes yeux l’intérêt de tenter de définir une éthique – minimale – qui prend le contre-pied de fondamentaux du christianisme tout en permettant à des intuitions morales équivalentes ou selon moi plus solides de s’exprimer librement.

Deux exemples de tentatives d’élaborations d’une sorte d’éthique sataniste (d’ailleurs très différentes l’une de l’autre) qui m’ont marqué:

Les sites Devil’s Advocates et Satanic Muses : ces deux blogs sont écrit par les trois membres d’une famille homoparentale : Cassie, Sophie, et la fille de Sophie, Tina / Leonie. Toutes trois sont satanistes théistes, quoiqu’elles se réfèrent assez souvent à des principes issus du satanisme laveyen. Elles revendiquent de n’être pas de « bonnes » (nice) personnes, de mener une vie sexuelle particulièrement dissolue, leur passion pour le tabac, leur pratique de rituels satanistes dans une perspective théiste et de la magie. Elles ne se satisfont néanmoins pas de la seule revendication de transgresser les conventions sociales et la morale consensuelle, mais s’efforcent de confronter au jour le jour les difficultés que soulèvent à leurs yeux leur mode de vie. Ainsi, elles souscrivent à la pratique de ce que LaVey appelait la « lesser magic » (basiquement un ensemble de techniques de manipulation) mais s’interdisent de la pratiquer sur des personnes vulnérables.  Elles revendiquent leur hédonisme, en particulier dans leur vie sexuelle, mais voient dans la personne d’Harvey Weinstein, qui vit de la coercition et de l’asservissement d’autrui, l' »antithèse » du satanisme, qui s’appuie selon elle sur l' »empowerment » et le respect mutuel des libertés. Dans un article consacré à la série Game of Thrones, elles rapprochent le comportement de divers personnages, qui par certains aspects pourraient paraitre illustrer des prescriptions du satanisme laveyen, de leur propre éthique satanique, pour déterminer ce qui leur parait acceptable ou non.

Dans un billet intitulé « Abandoning Conventional Morality », Cassie écrit:

J’ai pris les Dix Commandements comme exemple, mais il existe des ensembles similaires de lois dans la plupart des religions, et toutes contribuent au travers de l’histoire et de la culture à former les bases des lois modernes et de la moralité supposée au travers du monde. Quand vous les examinez dans le contexte de la vie moderne et de la technologie moderne elles ne font souvent pas grand sens et ne semblent ni très morales ni très éthiques. Parfois, elles semblent brutalement cruelles et injustes.

C’est alors que la moralité fondée sur la religion commence à planter ses griffes dans d’autres aspects de la vie. Quelle nourriture nous devons ou non manger…Comment devons-nous nous habiller…Quels mots ou idées sont interdites…. Apparemment, nous sommes en tort, mauvaises ou peut-être même maléfiques parce que nous sommes bisexuelles. Il y a des pays dans le monde où vous pouvez être exécutés pour avoir une relation homosexuelle. Donc, le meurtre est mauvais, mais tuer un homme parce qu’il prend du plaisir à avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes est OK ?  (…)

S’écarter de la moralité du troupeau et régler votre propre compas moral n’est pas facile au début. C’est surprenant de constater le nombre d’absolus moraux que nous tenons pour évidents. Quand vous vous retirez et vous posez des questions sur tout ce que vous faites… Est-ce que je pense vraiment que ceci est bon… Est-ce que je ense vraiment que cela est mauvais… POURQUOI ? Cela peut vous donner au début un mal de crâne.

Nous utilisons les Affirmations Sataniques d’Anton LaVey comme des points de comparaison. Nous ne les utilisons pas comme un livre de règles mais, comme elless sont si éloignées des normes de la moralité conventionnelle, elles fournissent un prisme alternatif utile au travers duquel voir les choses. Au final cependant, nous sommes parvenues à nos propres conclusions morales fondées sur nos croyances et les éléments objectifs de telle ou telle situation que nous avons prise en considération. Ces dernières années année nous avons adopté une perspective plus aventureuse sur la vie, afin de vraiment vivre par notre propre volonté satanique. Il est certain que nous avons fait des erreurs. Nous avons sans aucun doute dit et fait des choses que nous avons plus tard ressenties comme mauvaises. Mais qui n’a pas fait de même, y compris dans le cadre de la moralité conventionnelle ou religieuse ?

Nous apprenons. Nous assumons les responsabilités de notre propre vie. Nous n’acceptons pas aveuglément un paysage moral conçu par d’autres pour leurs propres raisons, mais nous créons le notre qui nous est propre.

Dans une approche sans doute moins individualiste et minimale, plus prescriptive (promouvoir la justice sociale, conformer ses croyances à l’état de l’art de la recherche scientifique etc.), The Satanic Temple a élaboré un ensemble de 7 principes fondamentaux qui forment le corps de sa doctrine morale et politique, et qui tournent autour des notions de compassion, de justice sociale et de rationalité scientifique. Sa démarche est double: fonder une moralité qui ne découle d’aucune référence au surnaturel ou à la morale chrétienne, et tenir compte de l’évolution de la science depuis la formulation par LaVey des 9 affirmations sataniques à la fin des années 1960, très influencées par la compréhension qu’il avait de la psychanalyse freudienne et du darwinisme. Ainsi, la valorisation de l’empathie et de la compassion par TST s’appuie sur  » les connaissances actuelles en matière de biologie évolutive, de théorie des jeux, d’altruisme réciproque, de sciences cognitives, etc. » (FAQ)

Qu’il s’agisse de recréer une morale individuelle par triangulation en comparant morale conventionnelle, morale anti-conventionnelle laveyenne et situation particulière objective au prisme de  l’expérience personnelle, comme les autrices de Devil’s Advocates et Satanic Muses, ou de l’appuyer sur l’état de la recherche scientifique universitaire comme TST, le point commun de cette variété de satanisme dans laquelle je me situe (il existe certaines formes de satanisme, notamment quelques groupes théistes, beaucoup plus dogmatiques, cependant) est le refus des autorités morales traditionnelles et du postulat suivant lequel un enseignement religieux ou une coutume pourrait prévaloir face à la démarche critique rationnelle individuelle.

4- Je suis bien conscient qu’aux yeux de certains de mes lecteurs chrétiens, même parmi les plus bienveillants ou tolérants, ce présupposé de ma démarche ne peut que leur être étranger. A partir du moment où l’on engage sa foi, son existence, parfois sa vie même dans une relation « personnelle » avec le Christ et Dieu, et que l’on fait procéder d’elle tout bien et toute espérance, comment accepter, sinon par un effort d’abstraction, qu’une démarche religieuse, morale et spirituelle puisse être féconde tout en jetant cette relation, ou toute forme de relation au surnaturel, délibérément aux orties ?

Cette difficulté est celle de toute société qui admet le pluralisme religieux. Entre des théistes qui croient en un Dieu qui est la source de tout bien et de toute vérité et entre des athées qui ne croient qu’en la science et en leur libre-arbitre. Entre des chrétiens qui croient en la mort et de la résurrection de Jésus Christ comme source du Salut et rédemption des péchés, et des musulmans qui refusent cette idée. Entre des bouddhistes qui cherchent la libération dans le détachement et l’extinction des désirs, et les croyants qui l’annoncent atteignable uniquement par un attachement et un désir infinis et exclusifs.

Ce qui rend ce pluralisme religieux si précieux, si fragile, et si insupportable à tant de personnes aujourd’hui, est le paradoxe suivant: d’un côté il rend possible à quiconque le veut de pratiquer sa religion ouvertement, dans le respect des lois, mais de l’autre il impose à chacun de faire le sacrifice d’une partie de ce sur quoi il est susceptible d’avoir engagé toute sa vie et de tout donner, c’est-à-dire qu’il demande d’accepter qu’autrui, y compris un ou une proche, un ou une membre de sa propre famille, puisse pratiquer une croyance infiniment différente, voir contraire. La relation à une forme d’entité ou de vision du monde absolue est autorisée, à condition d’accepter qu’elle puisse être relative dans la sphère sociale, politique et juridique, voire familiale.

C’est ce qui rend, pour moi qui suis très attaché au pluralisme religieux, la nouvelle manière d’être sataniste introduite par The Satanic Temple à partir de 2013 si intéressante.Celle-ci s’appuie sur le postulat suivant: la condition nécessaire et suffisante d’une véritable liberté religieuse est que pour tout droit reconnu à une religion donnée, un droit équivalent puisse être reconnu à la religion contraire : une organisation évangélique peut inaugurer une reproduction des tables des dix commandements dans un lieu public ? Alors des satanistes doivent pouvoir exposer dans le même lieu une statue de Baphomet. Des chrétiens peuvent prononcer une invocation au début d’un conseil municipal ? Très bien, programmons-en une aussi pour des satanistes. Etc. et vice-versa.

En ce sens, l’existence d’une religion sataniste publique et active est l’aboutissement et la vérification d’un pluralisme religieux sincère et cohérent.

Une objection qui m’a été faite est que cela fait du satanisme une religion assez réactionnaire, et en apparence, assez superficielle. Est-ce qu’il ne s’agit pas juste au fond de « faire chier le monde » pour marquer des points sur des sujets qui n’ont rien à voir avec une appartenance religieuse spécifique ?

J’ai deux réponses à cette objection.

5- Sur l’aspect « réactionnaire » (réactionnaire signifie ici « en réaction », et n’a pas la signification politique « extrême-droite » usuelle) : il est vrai que le satanisme, du moins dans sa conception non théiste, qui est, depuis ses débuts institutionnels dans les années 1960,  majoritaire, est une religion du refus de l’absolu, et de la transgression, qui se situe plus souvent dans la marge et dans la contestation que dans l’annonce d’un message universel à la manière de religions plus anciennes. Au fond, c’est cohérent avec son identité. Le satanisme se définit souvent comme une religion de l’individu, voir un « I-theism« , qui confie à chacun le soin de trouver et définir sa propre morale et sa propre vision du monde (y compris métaphysique, j’y reviens plus bas) et rejette sur le principe même l’idée d’une voie universelle vers le bien ou le salut. Ce qui ne signifie pas qu’il n’existe pas des critères objectifs de la moralité, mais que ce n’est pas le rôle du satanisme de les évaluer et de les encadrer, tout comme il existe sans doute des critères objectifs de la vérité, mais que ce n’est pas non plus le rôle du satanisme d’évaluer et d’encadrer la démarche scientifique. Tout au plus de rappeler et de promouvoir les conditions minimales dans lesquelles chaque individu peut sans entrave se donner la possibilité de développer, s’il le désire et s’il en a la force, son plein potentiel, ce que j’entends par éthique minimale. Ce qui me surprend surtout pour ma part est que tant de personnes s’étonnent de ne pas trouver  plus proche du christianisme dans son rapport à sa propre doctrine et à ses membres une religion qui a trouvé son nom dans ce que celui-ci rejette comme son contraire absolu.

6- Sur la superficialité supposée de son aspect transgressif: je pense au contraire que c’est ce qui en fait la richesse et l’intérêt. Il me semble détecter dans l’incompréhension qu’il suscite les présupposés suivants:

-« Les satanistes ne croient en rien de particulier »:

J’utilisais plus haut l’expression « I-theism« .  les satanistes croient au pouvoir de  leur propre raison et en leur capacité à forger par eux-mêmes leur système de valeur et leur vision du monde, ce que certains désignent sous le terme d' »auto-déification ». Ce qui ne signifie pas nécessairement qu’ils croient en « l’Homme » ou qu’ils soient particulièrement optimistes. Certains l’expriment dans l’art, ou dans un engagement politique. D’autres tentent de faire revivre en eux-mêmes l’idéal du polymathe de la Renaissance, en s’intéressant à divers domaines du savoir humain, tout en se perfectionnant dans diverses activités physiques. Ou bien encore, ils s’efforcent tout simplement de profiter au maximum des différents plaisirs de la vie. Là où d’autres religions placent une confiance infinie dans une Personne autre ou dans un discours sotériologique, le sataniste concentre sa pratique spirituelle et religieuse dans l’accomplissement de son propre potentiel à se transformer et à transformer le monde autour de lui, faisant du refus de Satan de se soumettre à une autorité censément plus sage et plus juste, de son « non serviam« , le symbole de sa propre volonté.

Comme je le disais plus haut, cette démarche peut susciter le scepticisme de membres d’autres religions habitués à considérer l’auto-suffisance et l’auto-référencement comme des illusions. Et il est vrai que personne, pas même un sataniste, n’arrive totalement à s’abstraire des déterminismes de son milieu d’origine ni à dépasser un certain nombre de limites de temps, de connaissances, de capacités, dans son développement propre.

Pour autant, comme LaVey le souligne de manière provocante dans la citation liminaire du présent billet, « aucune loi ne certifie qu’un Dieu externalisé est nécessaire pour prendre part à des rituels et des cérémonies célébrées au nom d’un dieu », et seules l’habitude et les « enseignements » des religions majoritaires en Occident nous habituent à associer systématiquement les attributs positifs, c’est-à-dire ceux qui ont des effets visibles en nous (joie, confiance, sensation de faire partie d’un tout), tels que les rituels, les célébrations communautaires ou individuels, la symbolique religieuse, à des divinités extérieure plutôt qu’à la célébration de la divinité en nous. La conscience que cette divinité-ci est en effet tout à fait faillible et mortelle, bien loin de disqualifier cette inversion, me parait au contraire la rendre plus précieuse et plus digne de considération. Si en effet il n’existe aucune assurance d’une résurrection et d’une justice outre-tombe, et qu’au contraire tout s’arrête à notre mort, il semble constituer littéralement un devoir religieux de tirer le maximum de notre vie seule et unique, et de profiter au maximum, dans des limites qui ne la menacent pas, des plaisirs de la vie.

-« Une religion est un ensemble de croyances et de pratiques totalisantes qui incluent une vision du monde, une éthique, une métaphysique, des rituels réguliers. Le satanisme parait trop simple et trop vide par rapport à cette définition et n’est donc pas une vraie religion »:

Certains satanistes semblent eux-mêmes s’en formaliser, dans le camp théiste mais pas seulement, et consacrent un temps et un nombre de pages importants à écrire des bibles, des grimoires ou des systèmes, et à élaborer des métaphysiques, des hiérarchies ou bien des parcours initiatiques compliqués.

Personnellement, après trop d’années passées à me perdre dans les plis et les replis de la théologie catholique, j’ai pris goût à la simplicité, et je pense par exemple que la manière dont The Satanic Temple a fixé sa doctrine dans sept principes très ouverts est la bonne méthode. Après tout, les intuitions fondatrices de la plupart des grandes religions sont souvent assez simples. C’est dans leur mise en application au fil des siècles que leur interprétation semble prendre un tour beaucoup plus complexe et sinueux. Laissons donc du temps au temps et ne nous mettons pas à nous-mêmes des bâtons dans les roues en croyant faire preuve de profondeur.

J’ai conscience au demeurant que certaines manifestations de simplicité doctrinale courantes dans le satanisme peuvent être discutables dans leur forme même, ainsi le goût des listes de LaVey (les 9 affirmations sataniques, les 9 péchés sataniques, les 11 règles de la Terre) et de quelques autres.

-« La transgression dépend de l’ordre auquel elle s’oppose, et le confirme par cette même dépendance »:

Dans mon billet « Ce que j’entends par « satanisme »« , j’écrivais à ce sujet:

L’un des meilleurs spécialistes universitaires actuels du satanisme, Jesper Aagard Petersen a distingué dans son article «  »Smite him hip and thigh »: Satanism, violence and transgression », de manière analogue, entre deux types de transgressions à l’oeuvre dans le satanisme: la transgression de (transgression from) qui caractérise le satanisme « réactif », c’est-à-dire le satanisme purement provocateur et délinquant qui caractérise les actes de jeunes qui vont épisodiquement profaner des tombes ou brûler des églises (exemple archétypique: les groupes de black metal du début des années 1990 en Norvège) qui transgressent les normes dominantes tout en confirmant le cadre et les présupposés, en imitant le mal tel que défini par les églises chrétiennes, par exemple, sans remettre en cause véritablement leur vision du monde. Et la transgression en vue de (trangression to), qui caractérise les organisations satanistes plus mûres et réfléchies, qu’elles soient rationalistes ou ésotéristes, qui n’est pas une fin en soi, mais est destinée à briser les cadres inculqués par les normes culturelles dominantes pour permettre à l’auteur de la transgression de s’en libérer pour définir et construire avec plus de force et d’assurance sa propre vision du monde et sa propre éthique. (…)

C’est en ce sens que je comprends la transgression propre à l’identification sataniste, et que je la pratique, ou que j’essaie: comme un rejet des oppositions figées et comme une exploration des marges.

Entendre l’objection ci-dessus m’a fait comprendre que j’avais été beaucoup trop allusif dans l’exposé de ce que j’entendais par la transgression « en vue de ».

Il existe dans le satanisme, depuis les écrits de LaVey au moins, une idée suivant laquelle le sataniste n’est pas seulement l’auteur et le responsable de sa propre vision du bien et du mal, et l’objet de sa propre pratique religieuse, mais également le créateur de son propre monde.

Dans le cas de LaVey, cela s’est manifesté dans la dernière partie de sa vie, de manière quelque peu « creepy » il est vrai, par son repli progressif dans un univers de sa création peuplé de mannequins et d’automates. Loin de n’être qu’une idiosyncrasie personnelle, ce geste avait un sens dans sa conception du satanisme.

Dans les termes du trio de chercheurs J. A. Petersen, A. Dyrendal et J. Lewis:

Quand Anton LaVey formulait un programme « politique » nommé révisionnisme pentagonal à la fin des années 1980, définissant « un ensemble d’objectifs / de directives qui sont clairs, concrets et qui susciteront des changements significatifs », il s’attaquait au mythe de l’égalité tout en défendant la laïcité comme principe de gouvernance politique.  Mais il faisait aussi du but ultime du satanisme une affaire individuelle, à savoir la création d' »environnements totaux » et l’utilisation de « compagnons humains artificiels » pour protéger (insulate) le sataniste et réaliser ses désirs (empower).

Plutôt que de changer le monde, le ou la sataniste crée un monde en s’entourant de choses qui ont pour lui ou elle une résonance émotionnelle. L’objectif de l’Eglise [de Satan] est de faciliter ce projet à un niveau individuel. [« Old Nick on the ‘net: on satanic politics« ]

Malgré l’opposition viscérale de plusieurs de ses pionniers aux satanisme laveyen, il me semble percevoir un projet comparable dans le black metal satanique de la « seconde vague », au moins à ses débuts, dans le projet d’un art total qui ne se résume pas à la production musicale, mais qui englobe tous les aspects de l’album (pochette, paroles), des concerts (si concerts il y a : maquillage, mise en scène…) et de la vie personnelle du musicien (religion, idéologie, actes de la vie courante), ainsi que je l’exprimais dans un billet écrit sur Inner Light il y a 6 ans et demi:

S’il est vrai que le black metal est loin d’être le seul courant musical, ou même artistique de manière générale, à faire un usage intensif des noms de scène, le caractère quasi systématique de ce dernier, associé à des caractéristiques telles que le « look » black metalleux (corpse paints, cuir et clous, armes médiévales), la mise en scène des concerts, les illustrations de pochettes,  l’imaginaire fantastique que de manière plus générale tous ces éléments  convoquent ensemble, tendent à en faire non seulement une forme d’expression musicale parmi d’autres, mais une revendication d’un « art total », qui puise ses significations non seulement dans la musique, mais également dans toute sorte d’autres medias artistiques ou idéologiques. Certains artistes contemporains ne s’y sont pas trompé, et ont puisé dans ses thèmes et son imagerie une partie de leur propre inspiration:

 » La multiplication des références au black metal dans la production artistique contemporaine n’est ni accidentelle ni fortuite. Depuis sa naissance en Norvège au milieu des années 1980, le black metal veut être plus qu’un genre musical, et revendique le statut de mouvement esthétique et politique total, avec des ramifications dans les arts plastiques, la littérature, et l’idéologie (plusieurs groupes entretiennent des liens étroits avec le mouvement de l’écologie radicale ou deep ecology, version extrême, conservatrice et anti-humaniste de l’écologie politique). Son lexique esthétique, qui emprunte à la fois au répertoire classique du heavy metal, à l’expressionnisme et au romantisme allemands, et ses références appuyées aux paganismes et aux motifs littéraires de la catastrophe et de la mélancolie en font un matériau privilégié pour l’art contemporain.

La plupart du temps, les plasticiens se contentent de recycler ou de citer ce lexique visuel, laissant de côté la musique. Aussi, l’œuvre de Mickaël Sellam fait figure d’innovation, puisqu’elle combine réflexion plastique et création musicale. Sa pièce Black Metal Forever est une machine de chantier, une nacelle pouvant s’élever à seize mètres de haut et réinterprétée en adéquation avec le vocabulaire esthétique du Black Metal. Cette machine se déploie de façon inquiétante, produisant au passage sa propre bande son » (« Le black metal pris dans un devenir-machine », par Morgan Poyau, sur le blog The Creators project).

A la lumière de cette revendication, on comprend que l’omniprésence de la pseudonymie, chez les artistes de black metal, n’a pour  fonction principale ni de dissimuler l’identité réelle, ni de sonner bêtement « cool », mais de participer à la construction d’un monde imaginaire, où tout ce qui renvoie à la quotidienneté banale de nos vies disparait au profit d’une imagerie sombre, fantastique, effrayante ou mélancolique, qui s’inscrit souvent dans un discours anti chrétien ou néo païen, mais qui plus profondément, peut intégrer toutes sortes de thématiques ou d’idées qui puisent dans l’onirisme, la fantasy, la mythologie, etc.

Dans un registre politique et idéologique bien différent, qui refuse et l’isolationnisme et l’apologie d’une société inégalitaire et « stratifiée » du révisionnisme pentagonal, et le nihilisme radical, les actes criminels et/ou la collaboration active avec l’extrême-droite de certains groupes de black metal, il me semble qu’il existe également une fonction créatrice de la transgression dans l’activisme politique des satanistes membres de ou inspirés par The Satanic Temple, quoique très différente dans l’esprit de l’isolationnisme laveyen, et plus proche de l’état d’esprit du mouvement queer et de certains groupes féministes (ceux qui reprennent la figure de la sorcière à leur compte mais également toux ceux qui font un usage militant de l’art-performance): non pas se créer un monde à part en marge de celui réel, mais transformer ce dernier par la subversion de ses codes.

C’est pourquoi j’avais illustré la partie sur le satanisme comme religion de la transgression, dans mon billet « Ce que j’entends par « Satanisme », par une video de Jex Blackmore, ancienne membre et porte-parole de TST, et activiste féministe.

Sur son site, où elle expose divers « rituels » qui mèlent art-performance et activisme politique féministe, elle écrit:

Contemporary art has endured as a salient social critic from Picasso’s Guernica (1937) to Motherwell’s Elegies (1948-1967), and beyond. To explain his symbolism in Guernica, Picasso remarked, “It isn’t up to the painter to define the symbols. Otherwise, it would be better if he wrote them out in so many words! The public who look at the picture must interpret the symbols as they understand them.” Herein lies the brilliance of art, as it timelessly persists both as personal and universal, becoming a transmitter of an ever-evolving meaning and a relentless marker of an evolving human consciousness. Within the exchange between the visual and the subliminal, the artist and the viewer, and conscious and the subconscious our worldview is challenged and molded.

Art of the 21st century is marked by an aesthetic shift away from depicting the illusion of a visible reality. Diverging from the formal artistic tradition, contemporary art is defined by its abstract and symbolic representations. As a product of the human experience, we cannot dismiss this shift as an arbitrary trend in creative experimentation but rather as an illumination of the modern condition. As our world becomes increasing complex and symbolic, so too does the art from within it. With the rise of globalization assisted by great innovations in technology, the constellations of the economic, political, cultural and social spheres have become progressively porous. Challenging tradition, these advances create a tension between the past and the present, forcing us to redefine our conceptions of identity and community. The social imaginary describes the invisible, cohesive fibers of the social world in which we collectively envision, understand and legitimize our shared experience. Although these imaginary bonds are a permanent part of our social history, the form in which they take is ever evolving as our collective imagination redefines what these are. As our individual realities become less tangible or immediately perceptible, the social is no longer determined by our proximity to one another, and our identities are no longer predicated by the physical but rather by our individual internal selves. How are we to navigate these multi-leveled realities? Could it be now that art, as a conveyor of meaning and truth and as an impetus for action – is the language most eloquent and best adapted to this abstracted modern condition?

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Satanic Autonomous Ritual Source : https://www.jexblackmore.com/#/satanic-ritual/

Sans avoir à se tourner ni vers l’isolationnisme misanthrope de LaVey, ni vers le nihilisme du black metal des origines, ni d’ailleurs vers l’activisme politique, le sataniste peut donner un sens à cette fonction créatrice de la transgression dans sa pratique religieuse personnelle comme religion du soi : par la méditation personnelle devant un symbole sataniste qui résonne en lui, dans le cadre d’un rituel communautaire, qui peut lui faire ressentir l’appartenance à un tout et vivre plus profondément l’expérience de d’une lutte commune ou tout simplement de l’amitié, ou dans le cadre d’un rituel individuel, devant un autel installé dans une pièce où il se sent bien et décoré avec des symboles et des objets qui ont une signification profonde pour lui. Ce rituel, moment privilégié où le dieu qu’il est peut visualiser et créer son propre paradis, éphémère mais tangible, peut être pour lui l’occasion d’un plaisir esthétique, le lieu d’une relecture de soi et d’une expérience méditative, ou encore, s’il croit en l’efficacité de la magie, ce qui n’est pas mon cas mais est celui d’autres satanistes, même athées, le lieu, (pourquoi pas, au fond ?) d’une transformation de soi-même et du monde plus profonde. Ou peut-être encore autre chose auquel je n’ai pas pensé, qui a en commun avec toutes ces démarches de ne pas se résumer à un humanisme athée en cosplay, mais de s’efforcer de développer une communauté religieuse avec ses propres symboles, ses propres croyances et sa propre forme de spiritualité.

Quoiqu’il en soi, j’y trouve aussi pour ma part un certain ressouvenir des bénéfices que j’ai pu trouver dans ma vie précédente dans les célébrations communautaires et la prière méditative ignatienne, épuré du lien avec une foi et une doctrines qui ne sont plus les miennes.

Voilà ce qu’est en tout cas l’intérêt que je trouve aujourd’hui à être sataniste, qui n’engage que moi et ne sera pas forcément ce que vous dira un autre ou une autre sataniste.