Or donc, la cathosphère, dont je fus membre il y a bien longtemps et sur laquelle je garde un oeil en tant que spectateur désabusé, bruisse, pour partie, d’indignation ces derniers jours.

Dans les termes de la Conférence des Evêques de France:

Nous partageons le souci du Gouvernement de limiter au maximum la circulation de l’épidémie, mais nous voyons mal que la pratique ordinaire de la messe favorise la propagation du virus et gène le respect des gestes barrières plus que bien des activités qui reprendront bientôt.

Le magazine catholique La Vie se fait; plus largement , l’écho de l’incompréhension des évêques, ainsi celui de Nanterre :

« Je comprends très bien que la situation sanitaire soit très difficile, et nous avons toujours dit que nous étions solidaires de l’effort collectif, mais je trouve que les trois lignes sèches et lapidaires du Premier ministre à propos des cultes sont inacceptables, déplore quant à lui Matthieu Rougé, dans une réaction recueillie par la chaîne KTO et qui a abondamment circulé sur YouTube. C’est un incompréhensible manque de respect à l’égard de la foi et de l’engagement de terrain des croyants. » Fin connaisseur du monde politique, et par ailleurs membre du conseil permanent de la CEF, il ajoute : « Comme toujours, il faut que les catholiques soient à la fois fermes et paisibles. Il ne s’agit pas de s’énerver, il ne s’agit pas d’entrer dans un esprit de révolte, mais en même temps il faut dire par différents moyens combien nous sommes choqués, quoi qu’il en soit du fond, de la manière de traiter les cultes dans cette crise. »

Du côté des prêtres et fidèles, on peut trouver plusieurs initiatives militantes, du type de celle-ci sur Facebook:

Dans un article paru dans le Figaro, divers parlementaires s’autorisent à renchérir:

Ils constatent d’abord l’ignorance de nos dirigeants quant aux pratiques religieuses, et la paresse de certains d’entre eux quand il s’agit de faire l’effort de mieux connaître et comprendre les religions. Lorsque le premier ministre dit, à la tribune de l’Assemblée nationale, que les lieux de culte resteront ouverts, mais que les «cérémonies» ne pourront pas y être célébrées, il fait fausse route. Les cérémonies ne sont pas interdites, mais seuls les rassemblements le sont. C’est avec ce type d’approximation que la police nationale est entrée armée dans l’église Saint-André de l’Europe à Paris (8e ), alors que le curé célébrait une messe sans qu’il y ait rassemblement. Jamais nos dirigeants n’ont semblé aussi ignorants de la réalité religieuse de nos concitoyens.Les citoyens français pratiquant une religion constatent que nos dirigeants considèrent cette pratique comme accessoire dans leurs vies, alors qu’elle est pour la plupart d’entre eux essentielle au sens étymologique du terme. Ces dirigeants, faute peut-être d’exercer cette vie spirituelle, n’imaginent pas que celle-ci puisse être indispensable à nos concitoyens qui pratiquent une religion. Ils imaginent que l’on peut se passer de pratique religieuse comme on peut se passer d’un loisir superflu. Leur ignorance les amène à prendre des mesures blessantes pour les Français qui pratiquent une religion, ou qui jugent indispensable de se retrouver dans un lieu de culte à l’occasion d’obsèques. Que devient une civilisation qui n’honore plus ses morts ?

Quelque part, tant les exemples donnés que la référence à la « civilisation » me donnent la désagréable impression qu’une seule religion (voire une seule confession), est prise ici en compte, et que ce qui vaut pour elle ne vaudrait pas nécessairement autant à leurs yeux pour une ou deux autres, disons, dont la pratique est plus généralisée un peu plus bas sur le globe terrestre, dans sa représentation usuelle.

Je ne dois pas être le seul, puisque La Croix vient de publier un article qui mentionne l’incompréhension de plusieurs responsables de religions pas forcément aussi bien loties que l’Eglise catholique en France, qui expriment, sinon leur incompréhension, du moins leur différence face à sa position.

Ce que tous nos si bons et pieux catholiques n’ont pas forcément apprécié:

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Ce dernier tweet m’ayant particulièrement fait réagir.

Sur le fond, le catholique que je fus soupire mais voit que d’autres qui le sont restés font le travail, et rappellent que:

  • L’Eglise catholique est aussi prompte à rappeler et revendiquer ce qui ressort indiscutablement de ses prérogatives (disons son « plein coeur surnaturel ») qu’elle s’est révélée molle à assumer ses responsabilités face aux lois de ce monde, morales et légales, comme en témoignent les nombreux scandales que nous connaissons tous et toutes. Malheureusement, la leçon ne semble pas l’avoir rendue beaucoup plus humble.
  • On pourrait en dire autant de ses priorités dans les missions qu’elle se donne elle-même: on observe des besoins urgents en termes d’accès à divers besoins de 1ère nécessité (logement, nourriture, soin), à la fabrication de divers produits nécessaires pour nous préserver au maximum de la pandémie actuelle (masques, GHY, visières etc.)dont je ne doute pas que que diverses organisations catholiques tentent de les gérer avec dévouement et efficacité. il reste que ce n’est pas là-dessus que l’institution a mis l’accent médiatique.
  • Les sacrements en particulier celui de l’eucharistie, sont importants, soit. En être privé(e) est extrêmement douloureux. Nul doute que cette situation désormais presque universelle suscite depuis quelques semaines au sein de l’Eglise catholique une empathie particulière envers celles et ceux dont c’est le lot quotidien depuis tant d’années, voire des décennies: par exemple les divorcé(e)s remarié(e)s ? « Ah … ça grésille…je vous entends mal… ah non, dans leur cas les sacrements c’est si important, que du coup c’est normal d’en être privé… » Okaaayyyy….
  • L’Eglise catholico-catholique : l’accent mis sur les droits intangibles « civilisationnels »supposés des catholiques en France, plutôt que de se coordonner a priori avec les autres religions et les autres confessions chrétiennes. D’où selon moi le retour de bâton dans le fameux article de la Croix (tellement les réactions cathos puent « la France fille aînée de l’Eglise »).
  • Comme certains évêques l’ont d’ailleurs rappelé; (merci, sincèrement, Mgr Lafont) il y a d’autre manières que la célébration eucharistique pour vivre la communion. Ce que le fan club des règles liturgiques TM de cette dernière ne se lasse pas, habituellement, de déclamer, à propos, disons, des divorcé(e)s remarié(e)s. Mais bon, ça c’est pour la plèbe. Rien à voir avec eux/elles, les pur/e/s.

Ce qui me gêne plus particulièrement, en tant que sataniste (et connaisseur de l’histoire de ma religion qui entretient beaucoup de rapport avec ce qui va suivre), réside davantage dans ce que la réaction des catholiques révèle de leur rapport actuel à l’Etat français.

En vrai je suis sûr qu’il y a des pistes possibles d’adaptation (messes en plein air, je ne sais pas) et je comprends que les évêques soient dans leur rôle de faire des propositions de dé-confinement. Ce qui m’insupporte, c’est le côté loi 1905 toujours pas digérée semble-t-il pour certains et le côté volonté de compétition apparente avec les établissements publics .

Il me semble en effet que du moins en France, les catholiques ont assez bien joué le jeu du confinement initial, au début. Ce qui paraît les avoir insupportés est de passer *après* la République (l »éduc nat » que je crois connaitre et où au demeurant rien ne me semble encore gagné) et le « commerce », dans toute sa relation ambigüe avec les catholiques: pas les principes économiques qui président au statut social et à la formation initiale de beaucoup d’entre eux, mais le négoce au quotidien, la relation immédiate marchand /client dans toute sa froideur et sa relative immédiateté. D’où le titre de la tribune de parlementaires dans le Figaro: « La liberté de culte serait-elle moins importante que la liberté de consommer? ». Comme si la réouverture des commerces n’était qu’une question de consommation, et pas de vie ou de mort pour des petits entrepreneurs et leurs employés. Oui, la messe du dimanche est une activité plus accessoire, et soutenir le contraire est indécent et immoral.

Pour conclure la partie « catholique » de ce billet, il me fut demandé en quoi le non chrétien que je suis désormais pouvait se sentir concerné par cette polémique:

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Tout d’abord, j’observe que beaucoup de catholiques, prêtres et évêques en premier lieu, s’autorisent régulièrement à porter régulièrement des avis aussi catégoriques que fort mal informés sur ma religion, ma musique de prédilection (le metal) ou encore certaines pratiques spirituelles alternatives (magie cérémonielle, occultisme…). J’ai par exemple détaillé cet été tout le mal que je pensais de ce que disent du satanisme les exorcistes catholiques. De même que beaucoup de catholiques applaudissent les témoignages de personnes qui se présentent comme des ex-satanistes convertis, pas tous très fiables d’ailleurs.

J’ai donc bien du mal à comprendre pourquoi, en tant qu’ex-catholique devenu sataniste, je devrais m’abstenir de faire de même.

En second lieu, les catholiques revendiquent à peu près constamment d’avoir leur mot à dire sur le fonctionnement de la société dans son ensemble, y compris sur des réalités qui ne les concernent pas directement a priori, comme par exemple le mariage pour les personnes de même sexe (oui, j’en vois qui lèvent les yeux au ciel mais j’y tiens). A un moment donné, il faut bien qu’ils comprennent qu’on ne peut pas avoir à la fois le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière, et que s’ils revendiquent leur légitimité à donner leur avis sur tout, ils ne peuvent pas en même temps dire aux non-catholiques que ce qui se passent chez eux ne les regardent pas, surtout quand ça peut avoir, comme ici, des conséquences sanitaires importantes sur l’ensemble de la population.

Mais depuis longtemps, la doctrine sur l’Eucharistie de l’Eglise catholique n’a pas qu’une fonction purement spirituelle et religieuse, mais également une fonction politique. Ce qui m’amène à la question des messes noires.

Comme montré par Ruben Van Luijk dans son histoire incontournable de la genèse du satanisme religieux, Children of Lucifer (OUP, 2016), le satanisme d’appropriation et d’identification (celui des satanistes) a été largement précédé par le satanisme d’attribution (le soupçon qu’une anti-Eglise sataniste agirait dans l’ombre, ce qui expliquerait un certain nombre de revers). Ainsi, le sabbat des sorcières à la Renaissance, qui serait dominé par les femmes et adorerait des êtres bestiaux plutôt que Dieu. Ainsi après la Révolution Française, la connivence supposée entre les organisations suspectées d’avoir fortement promu l’esprit des Lumières, telles la franc-maçonnerie, avec des forces plus obscures. Au centre de la légitimité catholique religieuse mais aussi sociale et politique, au moins après la Réforme : le sacrement de l’Eucharistie. D’où, pour simplifier, l’idée de la messe noire: une messe qui, au lieu de célébrer le sacrifice du Christ, le profane. Au départ, il s’agissait surtout de prêtres secrètement satanistes qui consacreraient une hostie pour ensuite la profaner. Au XXème siècle, cette idée semble avoir cédé la place à celle du vol d’hosties. Logiquement, la dénonciation d’une contre Eglise souterraine s’articule autour de l’idée que le point culminant de celle-ci résiderait dans la profanation du Saint Sacrement. Sa célèbre représentation dans Là-bas du Huysmans (qui croyait réellement dans l’existence de ce satanisme d’attribution) en constitue une illustration exceptionnellement significative. L’idée importante étant à mon sens de souligner, du point de vue des constructeurs catholiques de ce satanisme d’attribution au travers de la « messe noire », l’idée que l’eucharistie (que seuls les évêques et prêtres peuvent célébrer) est au centre de l’Eglise, l’Eglise au centre de la société, et que toutes ces réalités communiquent : les atteintes contre l’Eglise sont des atteintes contre la société, et sont probablement précédées et accompagnées par des atteintes au Saint Sacrement : une théorie des correspondances bien catholique.

Tellement influente, que les premières organisations satanistes durables s’en sont plus ou moins ouvertement inspirées.

Dans Les Rituels Sataniques de LaVey (Camion Noir, 2007), on trouve une rituel de « la messe noire » ouvertement inspiré de Huysmans, rédigé par Michael Aquino, futur fondateur de l’Eglise de Set.

Plusieurs remarques:

Il existe dans l’Eglise de Satan un accent sur l’aspect « psychodramatique  » des rituels. En ce sens la reprise de la messe noire de Huysmans ne vaut pas adhésion à sa conception du satanisme, mais instrumentalisation de ce que LaVey appelle le « satanisme de 1ère phase » (en gros la provocation blasphématoire) pour se défaire des conditionnement de l’enfance en vue de reconstruire un cadre éthique plus approprié à la perspective individuelle du sataniste.

En ce sens, l’hostie du rituel de la messe noire, non seulement n’est pas supposée être obligatoirement consacrée, mais est censée être « de couleur noire ». Certes, Massimo Introvigne (ma position à son sujet est très ambigüe : à la fois un pionnier de la recherche sur le satanisme qui m’a réellement influencé, et un catholique traditionaliste célèbre pour sa grande complaisance envers les dérives sectaires, nouveaux et anciens mouvements religieux confondus) souligne dans son livre Satanism : A Social History (Brill, 2016), qu’il a eu connaissance d’une version initiale qui incluait une hostie consacrée. Il reste que cette version n’a été ni retenue ni diffusée. Par ailleurs, le modèle « Huysmans » semble si peu prégnant dans la mémoire collective de l’Eglise de Satan que la Grande Messe anniversaire du 6 juin 2006 ne reprends pas le rituel de messe moire, mais les trois rituels (compassion, luxure et destruction) de la Bible Satanique, qui ne font pas du tout référence à l’eucharistie catholique et qui s’ancrent plutôt dans la tradition de la magie cérémonielle façon Golden Dawn.

L’Ordre des Neuf Angles, une organisation sataniste néo nazie dont j’ai dit récemment tout le mal que je pense, mentionne dans l’un de ses textes principaux, The Black Book of Satan,qui se veut le reflet d’un « satanisme traditionnel » pluricentenaire, l’usage d’une hostie consacrée. Tout indique que cette « tradition » est une invention du fondateur très probable de l’ONA, David Myatt (qui se trouve être entre beaucoup d’autres choses un ancien moine catholique) dans les années 1980.

Je n’exclus pas par ailleurs que des débutants dans le satanisme, pour faire « sérieux » , tentent à la marge de voler des hosties.

Je suis venu au satanisme, en tant qu’ex-catholique, entre autres raisons parce que les sacrements, dont l’eucharistie, avaient perdu tout sens pour moi. Je ne les profane pas: j’exprime mes désaccords, et je construis actuellement un rituel de débaptême.

Imaginons qu’un jour, en tant que sataniste, je souhaite profaner le Corps de Christ (TM)):

Soit (ce n’est pas du tout le cas actuellement mais imaginons), j’ai conservé une relation et une croyance réelle et personnelle en le Dieu chrétien, auxquelle je souhaiterais opposer une défiance particulière (haine, profanation etc.). Il me semble que communier dans une église (pas de la paroisse qui correspond à ma ville, où je suis bien grillé) avec dans mon coeur des intentions blasphématoires (par exemple une prière silencieuse à Satan lors de la procession) devrait suffire à faire le job.

Soit il s’agit juste d’un happening de messe noire destiné à choquer, mais déso pas déso, les hosties non consacrées qui présentent très bien, ça se trouve sans problème en ligne.

Si je veux faire les deux, j’alterne.

Dans tous les cas je ne vais pas prendre le risque de poursuites pénales en tentant de subtiliser une hostie en pleine messe catholique alors que des solutions beaucoup plus simples et légales existent. Et que ce mythe soit si répandu y compris en très haut lieu me laisse rêveur relativement à la part de fantasmes d’une certaine théologie catholique moderne .

En vrai, nous satanistes nous moquons de l’Eglise catholique de manière symbolique, sans rentrer nécessairement dans sa théologie. Ce soir, comme tous les dimanches soirs à minuit heure française, le groupe de doowop sataniste Twin Temple organise une « anti communion » sur sa chaîne YouTube (qui se moque pour tout dire assez ouvertement de la volonté de certaines églises américaines, protestantes et catholiques, de défier le confinement). Lors du galop d’essai de l’anti-communion de Pâques, c’était sur mon autel personnel vin et madeleines (cf. illustration introductive du billet). Aujourd’hui c’est vin et brownies.

Cela dit, les satanistes n’organisent pas leurs propres rituels en fonction de la théologie chrétienne. La plupart s’en foutent, pour tout dire, extrêmement, et de plus en plus si j’en crois une doctorante québécoise en religious studies, Cimminnee Holt, qui travaille sur l’Eglise de Satan dans une perspective ethnographique (et qui, ai-je cru comprendre, en est membre). Les quelques remarques qui suivent de sa part me paraissent valoir pour l’ensemble du satanisme contemporain (#thread à dérouler sur son compte twitter) et constatent l’émergence d’un satanisme de moins en moins influencé par un rejet d’une éducation chrétienne personnelle, et de plus en plus par des problématiques de développement personnel (non, ce n’est pas sale en soi, même s’il y a comme ailleurs des abus) :

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Toujours est-il que même le sataniste, ancien catholique apostat, que je suis, qui adore collectionner diverses statuettes sur son autel, est mal à l’aise face à l’idolâtrie manifeste des catholiques TM.